GPA : à cause du coronavirus, ils ne pourront peut-être pas voir leur enfant naître

En raison de la pandémie mondiale de coronavirus, les vols européens vers les États-Unis ont été suspendus. Une situation dramatique pour les couples d’hommes qui attendent là-bas leur enfant conçu par GPA.

« C’est l’angoisse absolue. » Stéphane, 50 ans, et Augustin*, 42 ans, respectivement journaliste et médecin, ne pourront peut-être pas assister à la naissance de leur enfant, conçue par GPA aux États-Unis, à cause des mesures de confinement visant à lutter contre la propagation du coronavirus. « Notre cas n’est pas isolé. D’autres parents vont vouloir aller aux États-Unis pour la naissance de leur enfant. » Effectivement, l’Association de défense des familles homoparentales (ADFH) indique à TÊTU accompagner trois autres couples devant récupérer leur enfant aux États-Unis au mois d’avril, et d’autres sont à venir en mai et en juin.

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Une perspective déchirante pour de futurs parents qui se sont engagés depuis plusieurs années déjà dans ce projet parental long et coûteux. Stéphane et Augustin, en couple depuis seize ans, ont commencé à se renseigner en 2016 pour faire une GPA à l’étranger, avant de s’engager l’année suivante avec une agence en Floride, Open Arms. « Il a fallu réunir l’argent, ça a été très compliqué et très cher, nous avons dû prendre un autre appartement moins coûteux. C’est une démarche de longue haleine. »

« Nous avons été séduits mutuellement »

Le parcours commence véritablement en décembre 2017, lorsque le couple se rend en Floride pour rencontrer la donneuse, « c’est-à-dire la mère biologique », et donner leur sperme. Vient ensuite le choix de la mère porteuse. « C’est un long travail qui prend des mois et des mois. » L’agence et le « fertility doctor » (« médecin de la fertilité » en français) chargé de fabriquer les embryons doivent tout d’abord vérifier que la mère porteuse remplisse un certain nombre de critères par un long processus de validation médicale et une évaluation psychologique. Ils doivent notamment s’assurer qu’elle ait déjà ses propres enfants, ce qui est obligatoire selon la législation du pays.

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Stéphane et Augustin commencent à échanger par Skype avec Alexiss, leur mère porteuse, à partir de février 2019. « Nous avons été séduits mutuellement. Il faut savoir que c’est la femme qui décide de faire ce qu’elle veut avec son corps, bien sûr, mais aussi pour quel couple elle va porter l’enfant. Nous lui avons envoyé des informations sur nous, nous lui avons dit que nous faisons dans la vie, ce que nous aimons, nous lui avons parlé de nos familles et de nos amis, nous lui avons aussi envoyé des photos. »

Sueurs froides

Au mois d’août, l’embryon est transféré et la grossesse commence. En janvier 2020, ils rencontrent pour la première fois Alexiss et sa famille, à Winter Haven, en Floride. « Nous avons assisté à l’échographie où nous avons découvert le sexe de l’enfant. C’était merveilleux. Nous avons découvert que c’était une petite fille. Alexiss nous a mis la main sur son ventre, elle le savait déjà depuis un mois mais avait gardé le secret. Elle avait préparé un énorme carton avec des vêtements roses, nous avons fondu en larmes. »

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Toute la période de l’accouchement, l’avant et l’après, est prévue au détail près. « Nous avions programmé notre mariage avant l’accouchement, pour que le deuxième père soit reconnu aux États-Unis puis en France. Nous avions réservé notre appartement et notre voiture pour rester cinq semaines en Floride, avant et après la naissance. » Mais, soudain, la pandémie surgit. « Ça a été la catastrophe. Dans un premier temps, nous nous sommes dit que cela allait nous compliquer la vie mais sans plus. » Stéphane et Augustin sont pris de « sueurs froides » lorsqu’ils apprennent que Donald Trump va fermer la frontière américaine pour les Européens jusqu’au moins mi-avril. D’autant plus que l’accouchement, initialement prévu pour la fin du mois d’avril, devra probablement être avancé au 7 avril car leur fille a « cassé sa courbe de croissance ».

Mariage en urgence

Au même moment, le confinement total en France est annoncé. Les vols hors de l’espace Schengen s’apprêtent à être suspendus. Aussitôt, le couple avance son vol au mardi 17 mars à 9 heures, juste avant l’entrée en vigueur du confinement, à midi. La veille à 11 heures, ils appellent la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris dans l’espoir d’avancer leurs mariage. « Ils nous ont dit qu’ils allaient faire tout leur possible. À 15 heures, nous étions à la mairie avec le maire en personne et nos témoins. C’était dingue. Tout le monde a été solidaire. »

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Le mardi matin, ils se présentent à l’aéroport Roissy-Charles-Gaulle, pensant s’envoler pour Orlando. Mais un agent de l’immigration américaine leur indique que seuls les citoyens américains peuvent passer. « Dans son allocution, Trump a précisé qu’il y avait une exception pour ceux qui ont un enfant américain, explique Stéphane. Cet agent nous a dit qu’il n’y avait pas d’instructions concernant notre cas, que nous ne rentrions pas dans les cases, car notre enfant n’était pas encore né. » Le couple rebrousse alors chemin et fait une demande de visa particulier à l’ambassade, sans succès. « Nous étions démoralisés. »

Pessimisme

Thomas, 37 ans, travaille dans la communication. Depuis 2017, avec son mari François-Xavier, consultant de 38 ans, ils se sont engagés dans un parcours de GPA, avec l’agence Open Arms également mais au Texas. Eux commencent à se poser des questions dès qu’ils apprennent la situation en Chine. Ainsi, François-Xavier prend le premier avion quand les restrictions de voyage aux États-Unis sont annoncées, avant leur entrée en vigueur. « Si j’avais su qu’il y aurait le confinement, j’aurais sauté dans l’avion avec lui », regrette Thomas. Lui est assez « pessimiste » quand à l’idée de pouvoir voir sa fille naître, alors même que l’accouchement est prévu pour fin mai. « Je vois mal la situation se débloquer d’ici là. » En outre, le couple connaît « cinq ou six » cas similaires au leur. « C’est du temps précieux qu’on ne récupérera pas après. »

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En coulisses, l’ADFH, comme d’autres militants européens ainsi que des avocats américains qui ont saisi des sénateurs, s’active pour convaincre l’administration américaine de « laisser passer les futurs parents dès lors qu’ils disposent par exemple d’un jugement prénatal » prouvant leur paternité sur l’enfant à naître. Le Canada s’est engagé dans cette voie le week-end dernier, d’après Alexandre Urwicz, président de l’ADFH, qui assure que le gouvernement a pris une « nouvelle disposition permettant d’arriver en avance pour l’accouchement dans le cadre du regroupement familial ».

« On est dans un vide juridique »

« On essaie de trouver les meilleures solutions, affirme Alexandre Urwicz. C’est la première fois que dans l’histoire de la GPA une telle situation arrive, que des parents, à cause d’une pandémie, ne peuvent pas se rendre sur lieu de naissance de leur enfant. C’est complètement inédit. » D’ici à ce qu’une solution soit trouvée, les couples concernés sont désemparés : « Pour l’instant, on est dans un vide juridique, constate Stéphane. Comment va-t-on faire quand notre fille va naître ? Qui va s’en occuper ? Nous en sommes les seuls responsables légaux. Si sa naissance est prématurée et qu’il y a des décisions importantes à prendre pour sa santé, comment sommes-nous censés les prendre à distance ? » À cette question, l’ADFH répond que les parents peuvent faire une « délégation d’autorité parentale », soit à la mère porteuse, soit via un réseau d’anciennes mères porteuses et de familles homoparentales américaines qui a mis en place un site Internet spécialement pour les situations bousculées par le contexte du Covid-19.

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Après la question du départ se posera aussi celle du retour. Une fois sur place, les couples doivent en effet faire reconnaître leur enfant comme le leur, pour pouvoir rentrer avec lui en France – où un autre parcours du combattant va s’ouvrir pour que le deuxième père puisse être reconnu aux côtés du père biologique. Or, avec les mesures de confinement, l’administration américaine fonctionne au ralenti. « La délivrance des passeports est actuellement retardée, explique Alexandre Urwicz. Normalement, le délai est de dix à quinze jours, là il est allongé de quatre à huit semaines selon les États. » Le visa du mari de Thomas, François-Xavier, s’arrête le 9 juin. « On n’est pas sûrs d’avoir le passeport de notre fille à ce moment-là. On ne sait pas quand ils vont pouvoir rentrer. » Contactée par TÊTU, l’ambassade américaine n’a pas souhaité nous répondre sur ces « cas particuliers ».

*Le prénom a été modifié

 

Crédit photo : Pixabay


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