Pourquoi il faut absolument voir « Une histoire d’amour » d’Alexis Michalik

Deux femmes s’aiment, décident d’avoir un enfant par insémination artificielle, mais les aléas de la passion vont contrarier le possible conte de fées… Avec "Une histoire d’amour", l’auteur, metteur en scène et acteur à succès Alexis Michalik propose un spectacle centré sur un couple lesbien, de ceux encore trop peu représentés dans la culture populaire.

On est mi-mars, à Paris, au théâtre La Scala. Chaque soir depuis deux mois, la salle affiche complet de chez complet, ce qui aurait pu durer jusqu’à la fin de la saison s’il n’y avait pas eu le coronavirus et le confinement. Logique, car chaque nouvelle création de l’auteur et metteur en scène Alexis Michalik attire les foules, faisant de lui l’un des artistes qui comptent en ce moment en France. À 37 ans, il est déjà bardé de Molières (les récompenses suprêmes du monde théâtral) comme s’il avait plusieurs décennies de carrière au compteur – il a d’ailleurs de nouveau obtenu celui du meilleur metteur en scène en juin dernier. Et, petite info qui n’engage que celles et ceux qui lui donnent de l’importance, il s’est même carrément retrouvé deuxième de la catégorie culture des 50 Français les plus influents du monde en 2019 selon Vanity Fair, lové entre Aya Nakamura et PNL. Il a vraiment « couronne sur la te-tê, couronne sur la te-tê » comme le chante la première.

Rupture subite

Sa cinquième pièce dévoilée en janvier dernier et sobrement baptisée Une histoire d’amour était logiquement attendue par beaucoup de monde. Surprise, elle tranche avec ses précédentes - plus foisonnantes et historiques (on y reviendra). Ici, la relation entre deux femmes est au cœur d’un récit construit sur les sentiments, l’une des deux quittant subitement l’autre, comme cela peut arriver à tout un chacun – enfin, presque tout un chacun (on vous voit et on vous juge celles et ceux qui n’ont jamais souffert en amour).

Une histoire imaginée par Alexis Michalik alors qu’il n’était justement pas au mieux de sa forme, ce qu’il nous a confirmé lors de notre rencontre à la cool (tutoiement de rigueur) juste avant une représentation. « J’ai traversé une rupture un peu douloureuse il y a quelque temps. Je me suis alors dit que là, j’étais au bon endroit pour écrire cette pièce. Tout est sorti assez vite pour parler de la fin de l’amour, de ce qui se passe après, de l’état dans lequel on reste, de comment cela subsiste… »

Crédit photo : François Fonty

 

« Même si ce n’est pas forcément le rôle du théâtre d’éveiller les consciences, c’est génial ! »

Progrès social

Une histoire d’amour lesbienne donc, qui fait du bien dans une société qui a tendance à invisibiliser les femmes lorsqu’il s’agit de parler d’homosexualité. Une histoire d’amour militante imaginée par un homme hétérosexuel ?  « Que je raconte une histoire entre deux femmes, deux hommes ou un homme et une femme, pour moi c’est simplement une histoire d’amour, il n’y a pas plus d’impact que ça. Mais je comprends que ça puisse en avoir sur certains spectateurs, je m’en rends compte au fur et à mesure. J’ai eu certaines personnes, souvent âgées, qui sont venues me voir en me disant : je ne pensais pas que ça allait me parler une histoire avec deux femmes. Et, finalement, elles se sont laissé prendre au jeu. J’ai même eu une spectatrice qui, à la fin d’une représentation, m’a dit : j’ai adoré, il faut que j’emmène mon père qui avait participé à la Manif pour tous. En sortant, il lui a dit : j’ai été con de manifester en fait. Même si ce n’est pas forcément le rôle du théâtre d’éveiller les consciences, c’est génial ! Alors, pour revenir à la question, ce n’est pas un spectacle militant, mais il va dans le sens du progrès social. »

Une réponse sur la nature presque involontairement engagée de cette aventure qui se comprend par la genèse du texte, parti d’un schéma narratif que voulait développer Alexis Michalik et non d’une quelconque volonté d’écrire sur un couple lesbien (couple qu’il ne fera pas durer de toute façon, l’une des deux revenant bien vite à l’hétérosexualité – quelle idée !). « J’avais besoin d’un cas de figure où l’un des parents quitte l’autre pendant qu’elle est enceinte et que ça n’ait aucune répercussion légale. Le seul cas où je voyais ça, c’était si le second parent était une femme qui ne soit pas la mère biologique et n’ait aucun lien d’adoption. Il fallait que ça se passe il y a 10-15 ans, avant le mariage pour tous et toutes ces avancées sociales. Qu’ensuite Katia qui, enceinte, se retrouve larguée par Justine, soit obligée d’élever cette fille seule. Et qu’au moment où elle va mourir 12 ans plus tard, elle n’ait pas d’autre choix que d’aller chercher son frère. »

 

« Mon écriture empreinte plus au scénario qu’à la construction classique d’une pièce de théâtre »

 

Théâtre populaire

L’amour, l’emballement, le passage du temps, la tristesse, la mort… Dans cette Histoire d’amour voulue contemporaine et universelle, les émotions sont convoquées par paquets, comme dans certaines séries (on peut penser à la saga familiale This is us) ou comme dans beaucoup de mélos, de ceux qui tirent plus ou moins finement les larmes sur grand écran. « Je n’ai pas fait de mélo, non. Une comédie dramatico-romantique plutôt. Dans le mélo, il n’y a pas d’humour, alors que là il y en a et c’est ce qui fait qu’on ne tombe pas dans un pathos – c’était d’ailleurs ma vraie crainte. »

On se laisse ainsi happer par ce récit habilement échafaudé et justement porté par une distribution essentiellement féminine – même si on retrouve Alexis Michalik lui-même dans le rôle du frère fracassé par l’amour. Un récit généreux bien dans son temps qui, le soir où nous l’avons vu (comme tous les autres si l’on en croit les divers retours), a emporté l’assemblée – et même fait chouiner une partie. « C’est un bonheur de faire un théâtre vraiment populaire » nous assure Alexis Michalik. On veut bien le croire.

Crédit photo : François Fonty

 

Succès universel

D’ailleurs, quelle est la recette de ce succès populaire rarement vu dans le monde théâtral français ? Des pièces qui captent l’attention d’emblée, qu’elles parlent de l’histoire de France (et d’ailleurs), des pionniers du cinéma, du milieu carcéral ou encore de la création du fameux Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, grâce à une écriture qui se rapproche fortement de celle des séries. « Je suis très influencé par ce que l’on voit aujourd’hui, et notamment les séries auxquelles on est biberonnés. C’est normal pour moi de livrer des histoires au théâtre sans occulter ce mode narratif très cut, très rapide, très rythmé… Un mode narratif qui permet de raconter en 1h30 ce qui pourrait durer une saison. Mon écriture empreinte donc plus au scénario – cette scène-là se passe au parc, celle-là c’est chez le médecin, là c’est dans un appartement – qu’à la construction classique d’une pièce de théâtre en plusieurs actes avec des décors fixes. Je ne me laisse pas brider par ces contraintes. »

Il suffit de tendre l’oreille à la sortie d’un de ses spectacles pour s’en rendre compte : c’est cette façon de structurer un texte en ne laissant jamais l’attention du public s’égarer qui plaît autant, et qui lui assure une cohorte de fans bien au-delà des seuls amateurs et amatrices de théâtre. D’où le fait que ses créations se jouent partout en France et, fait rare là aussi dans le monde du théâtre français, parfois en même temps grâce à plusieurs distributions. Vraiment impressionnante cette petite entreprise Michalik qui continue de grandir (il a plein de projets en tête, dont l’adaptation des Producteurs, film culte de Mel Brooks, à découvrir en janvier à Paris) et à qui rien ni personne ne semble résister. À presque pouvoir lui accoler la punchline de PNL, ses autres voisins dans le classement de Vanity Fair : « J’voulais le monde, aujourd’hui je veux jongler avec ».

 

Une histoire d’amour
À La Scala (Paris) du 11 septembre au 15 novembre
Tournée nationale de septembre 2021 à mai 2022


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