Culture

Demy, mon frère Jacques

Avec Jacques Demy, la France s’est enchantée à la comédie musicale. Trente ans après sa mort, le critique de cinéma Gérard Lefort rembobine ses souvenirs colorés et, finalement, follement gays.

Le 5 août 1964, il pleut intensément sur une station balnéaire du Nord Finistère. Pour le jeune Gérard (12 ans), ce déluge est une catastrophe qui annule tous ses projets : châteaux de sable compliqués, pirouettes infinies sur le trampoline du club Mickey ou rires en cascade dans un océan ce jour-là déchaîné. Reclus entre les murs d’une villa décatie du front de mer, l’enfant Gérard est plus énervé que triste. La énième partie de Monopoly avec ses frères et sœurs l’indiffère, le comptage des mouches (et leur torture) aussi. “Tu ne tiens pas en place”, lui dit sa maman, excédée. En panne de distractions propres à calmer sa progéniture, elle tente un va-tout : “Et si on allait voir un film ?” C’est un classique des jours de vacances pluvieuses. Les salles de cinéma locales ouvrent alors leurs portes l’après-midi. Un coup d’œil dans les pages “spectacles” du journal Ouest-France le confirme. À 15 h, le cinéma Le Celtique propose un film dont le titre semble étonnement synchrone avec la météorologie : Les Parapluies de Cherbourg. Ce qui est beaucoup moins classique, c’est que la maman suggère à l’enfant Gérard qu’il aille seul à ces Parapluies. Comment ça seul ? Voilà qui est inédit et un rien paniquant. Mais la maman insiste en glissant un peu d’argent dans la main de l’enfant Gérard : “Oui seul. Tu es grand maintenant. Allez, file!” Ce que la maman ne pouvait guère soupçonner, c’est que cette infraction libertaire dans son éducation sévère allait avoir sur la vie du jeune Gérard des conséquences incommensurables.

Assis dans la salle du Celtique, l’enfant Gérard, pour la première fois célibataire de sa famille, est comme en embuscade. Il sent d’instinct qu’il va se passer quelque chose de très important. Mais quoi ? En ces temps où une séance de cinéma ne se conçoit pas sans une première partie, il lui faut d’abord endurer des actualités censément “distrayantes”, puis un documentaire somnifère sur l’élevage des vers à soie. Un long entracte plus tard (bonbons, caramels, Esquimaux, chocolats), le grand film va enfin commencer par un générique bizarre où il découvre, vue du ciel, une noria de parapluies sur fond de pavés mouillés. Ça se présente mal, se dit l’enfant Gérard, même s’il se réjouit que le film soit en couleurs. Mais sa mauvaise humeur naissante est bientôt pulvérisée par une sidération de premier ordre. Voilà l’entrée d’un garage, où un client s’engouffre pour s’enquérir de son automobile auprès d’un jeune mécanicien plongé dans le moteur.

“C’est terminé ? – Oui, le moteur cliquette encore un peu à froid, mais c’est normal.” Ce qui par contre n’est pas du tout normal, c’est ce que ces deux personnages ne parlent pas normalement : ils chantent ce qu’ils disent ! Bien plus, ils chantent des banalités, les rendant littéralement extraordinaires. Pour l’enfant Gérard, c’est le sésame d’une révélation, quasi une visitation archangélique : on peut donc chanter sa vie au lieu de la subir. Bien qu’il soit loin de se douter qu’un jour encore lointain il deviendra critique de cinéma, l’enfant Gérard a remarqué que non seulement les acteurs chantent, mais qu’en plus l’image danse avec eux. Comme dans la scène suivant l’ouverture, hautement chorégraphique, où, dans les vestiaires du garage, les ouvriers en plein décrassage du cambouis discutent de leurs projets pour la soirée. Celui-ci ira à une partie de volley, celui-là pense aller au théâtre écouter Carmen, un autre préfère le ciné : “Tous ces gens qui chantent, moi tu comprends, ça me fait mal.” En deux plans et un mouvement tout est dit : la vie “enchantée” et l’humour de soi comme sauf-conduit.

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