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LGBTQI+Comment un enfant transgenre est pris en charge en France

Par Elodie Hervé le 15/06/2021
enfant transgenre

Au gré d'approximations médiatiques voire des attaques renouvelées de l’extrême droite contre les personnes trans, les contre-vérités circulent sur le traitement en France des mineurs concernés. Prise en charge, traitements, état civil… voici comment se passent réellement les parcours de transition des enfants trans.

Dans la presse, les articles se ressemblent et semblent s'acharner. Les personnes trans paraissent devenues la cible d’une partie des éditorialistes et autres signataires de tribunes LGBTphobes, lassées sans doute de taper sur le mariage pour tous, puis la PMA pour toutes. Pourtant, transitionner n’est ni une maladie, ni un « délire » mais bien un parcours long et éprouvant, souvent parsemé de violences institutionnelles et médicales. 

Pour les personnes trans mineures, ce parcours doit en plus s’accompagner de l’accord des parents. À ce jour, moins de 600 personnes mineures seraient suivies pour des parcours de transition en Île-de-France, estiment les médecins des hôpitaux de l’AP-HP. Établissons-le d'emblée : en France, aucune opération, aucune hormone ou aucun bloqueur de puberté n’est donné à des enfants prépubères, tient à préciser Agnès Condat, pédopsychiatre à la Pitié-Salpêtrière et spécialiste des parcours des mineur·es trans. Ce qui déconstruit d'emblée le mythe tenace d'enfants opérés dès leur plus jeune âge. 

Enfants trans et état civil

Lorsqu’un·e enfant ou un·e ado éprouve le besoin de transitionner, la première étape se passe souvent dans le cercle proche : famille, amis, école. « Pour un·e mineur·e trans, le plus important est avant tout de pouvoir accéder à la transition sociale, explique Jenna Selle, militante à Espace Santé Trans (EST) et fondatrice du podcast Nos voix trans. Déjà, ça, ce n’est possible que si l’entourage n’est pas pénible… » Être appelé·e par le bon prénom, la bonne civilité et/ou le bon pronom va donc dépendre avant tout de l’entourage, et non d’une loi ou d’une décision de justice.

Côté administratif, la modification du prénom (en mairie ou auprès du procureur) et/ou le changement de la "mention du sexe à l’état civil", auprès du Tribunal de Grande Instance, n'est pas accessible aux mineur·es, selon le code civilEn 2017, le Défenseur des droits recommandait pourtant que cette possibilité de changer la mention de "sexe à l’état civil" soit ouverte aux mineur·es, proposant que « la procédure serait déclenchée par les représentants légaux et prévoirait le recueil du consentement de l’enfant par le juge ». Mais son avis n’a pas été suivi et à ce jour, cela n’est possible que pour les mineur·es émancipé·es.

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Un non-sens pour Benjamin Moron-Puech, qui travaille sur les questions de droit des minorités. « Antérieurement à la loi du 18 novembre 2016 [dite de modernisation de la justice], l’on trouvait dans les données de l’INSEE sur le changement de la mention du sexe à l’état civil l’existence de tels changements pour des personnes mineures, ce qui suggère bien que cela était possible avant », précise cet enseignant-chercheur au laboratoire de sociologie juridique de l’Université Panthéon-Assas. Avant d’ajouter que « les seuils d’âge sont très vraisemblablement contraires aux droits fondamentaux des enfants, en particulier à leur droit à l’autodétermination. » À l'en croire, il serait donc possible, en théorie, de formuler une demande de changement de la "mention du sexe à l’état civil". 

Dysphorie et bloqueurs de puberté

Se pose ensuite la question de la prise en charge médicale. En France, les mineur·es en transition peuvent être accompagné·es par des équipes médicales seulement depuis 2013. De fait, l’augmentation du nombre de consultations vient de l’offre de soins qui s’enrichit et non d’un effet de « contagion » comme voudrait le laisse croire un certain périodique d’extrême droite. « Ces attaques viennent de groupes anti-trans qui ont développé des arguments percutants pour le grand public mais qui ne se basent sur aucune donnée scientifique ou aucune fait vérifiable », signale Constance, du collectif Toutes des Femmes.

"On assiste souvent à un décalage entre le ou la soignante, qui demande du temps pour évaluer le parcours à mettre en place, et la personne trans qui a déjà terminé ce questionnement depuis longtemps."

Là encore pour les mineur·es, cela suppose un accord des parents. « Il ne suffit pas d’aller voir un généraliste pour entamer un processus de transition », rappelle Jenna Selle. C’est un processus long, pendant lequel « l’équipe soignante fait patienter plusieurs années les mineur·es et donne une série de rendez-vous à la personne avec des pédopsychiatres, des endocrino-pédiatres et des professionnels en biologie de la reproduction, ajoute Claire Vandendriessche, militante à Acceptess-T. On assiste aussi souvent à un décalage entre le ou la soignante, qui demande du temps pour évaluer le parcours à mettre en place, et la personne trans qui a déjà terminé ce questionnement depuis longtemps. »

Après cette évaluation des besoins, des attentes et des désirs de la personne concernée, des bloqueurs de puberté peuvent être proposés, toujours avec l’accord à la fois des parents et des équipes médicales. « Il n’existe pas de parcours type, insiste Agnès Condat. Chaque parcours est différent et il est nécessaire de prendre le temps de l’accompagnement. » Ces bloqueurs de puberté ne peuvent être donnés à une personne que lorsque la puberté a commencé. L’idée est alors de bloquer le développement des hormones et de permettre à la personne mineure de ne pas subir de dysphorie de genre

La détransition, phénomène rare

Dès l’arrêt de ces bloqueurs, le cas échéant, la puberté revient en quelques semaines. Le phénomène de détransition est extrêmement rare, mais souvent utilisé comme argument par les anti-trans. À l’unisson, les associations de personnes concernées concèdent qu’il est tout à fait possible d’évoluer dans son rapport aux genres et à son corps ; mais rappellent que ces cas restent ultra-minoritaires. Au Royaume-Uni, souvent cité, 0,99% des personnes trans auraient ainsi stoppé leur transition. En Suède, ce taux était de 0,6 % selon les dernières données publiques disponibles, en 2015

Outre-Manche, de rares mais médiatiques actions en justice ont mis en lumière cette question. La justice britannique a ainsi estimé en décembre 2020 que les médecins devaient demander aux juges pour éventuellement prescrire des bloqueurs de puberté. Une décision intervenue après la plainte d’une personne qui avait détransitionné. Mais en mars 2021, la haute cour de justice britannique a révisé cette décision, concluant que les familles pouvaient consentir pour leurs enfants, et donc autoriser les bloqueurs de puberté sans accord du juge, comme pour tout autre traitement ou acte médical nécessaire.

Hormones et opération

Concernant les effets secondaires, on surveille l'éventuelle déminéralisation osseuse pour les personnes qui vont prendre ces bloqueurs pendant plus de deux ou trois ans. « Les hormones sont importantes pour le développement des os. De fait, sans hormone sur du long terme, cela peut avoir des conséquences. Mais, dès que l’on arrête les bloqueurs pour reprendre la puberté ou via des hormones de synthèse, la minéralisation des os peut reprendre, explique Agnès Condat. Cela n’est pas irréversible mais ça peut être long et toustes les mineur·es sont surveillé·es sur ce point. » 

"Sans écoute ni solution de la part des équipes soignantes, cela génère des angoisses, des dépressions voire des passages à l’acte."

Après les bloqueurs arrive la question des hormones. Là encore, il est nécessaire d’avoir l’accord des deux parents ou des tuteur·rices pour pouvoir engager ce processus médical, qui doit aussi être validé par l’équipe médicale pluridisciplinaire. Ce qui n’est pas toujours simple. « Pour certain·es ados de 16-17 ans qui vivent leur puberté, leur apporter une réponse est vraiment vital, poursuit la médecin. Iels veulent que l’on agisse vite et, sans écoute ni solution de la part des équipes soignantes, cela génère des angoisses, des dépressions voire des passages à l’acte. » 

Au niveau international, les recommandations préconisent d’attendre l'âge de 16 ans pour commencer un traitement hormonal. En cas d’arrêt de ce traitement, la plupart des effets sont réversibles. Il peut rester une pilosité plus abondante, des glandes mammaires un peu développées, mais rien de grave. 

Enfin, aucune opération de chirurgie n’est pratiquée sur les enfants trans. Pour les ados, certaines opérations du torse ou au laser, pour l’épilation définitive, peuvent être pratiquées. C’est tout. « On ne fabrique pas des enfants monstrueux, comme j’ai pu l’entendre, on ne fait pas non plus d’expérimentation sur les enfants, martèle Agnès Condat. Nous, on accompagne des personnes en souffrance dans un parcours de soins adapté. »

Fertilité et futures parentalités

Lors des parcours de transition, la question de la fertilité et de la préservation des gamètes est une étape qui peut être importante pour certaines personnes. « Il n’est pas question de forcer à la préservation de la fertilité, souligne Nicolas Mendes, chercheur sur la parentalité trans et psychologue dans un Cecos (Centre d'étude et de conservation des œufs et du sperme humains) de l’AP-HP. Juste de dire que l’on est là pour aider et accompagner les enfants comme les parents dans ce choix, qui doit rester libre et éclairé. »

Là encore, demander à conserver sa fertilité en étant un·e mineur·e trans n’a jamais été interdit par la loi française mais il est officiellement recommandé de le proposer aux personnes trans depuis 2018. Pour les mineur·es qui ont commencé leur puberté, la préservation se fait par un prélèvement classique de sperme ou d’ovocytes. Et à ce jour, rien n’empêche un couple hétéro au sens juridique d’avoir accès à ces gamètes. « Si une femme trans est en couple avec une femme cis et qu’elle n’a pas fait son changement à l’état civil, il est tout à fait possible pour elle de bénéficier de ces gamètes préservées », confirme Nicolas Mendes. À l’arrêt des hormones, il est aussi tout à fait possible de retrouver sa fertilité et donc de devenir parents. 

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Pour les enfants qui ont reçu des bloqueurs de puberté, la conservation de la fertilité peut se faire par prélèvement du « tissu gonadique » (tissu ovarien ou testiculaire), comme cela est pratiqué lors de maladies lourdes intervenant avant la puberté. Mais Agnès Condat dénonce sur ce point un double standard. Pour les enfants qui ont des maladies lourdes, le prélèvement des tissus va se faire rapidement et souvent ne poser aucun problème éthique. En revanche, pour les enfants trans, le prélèvement va souvent être compliqué et aujourd’hui encore, peu de centres Cecos acceptent de le faire. « À ce jour, ces tissus prélevés, on ne peut rien en faire, tient à préciser Nicolas Mendes. Mais d’ici 15 ans, quand ces enfants auront grandi, on espère pouvoir en faire quelque chose. » La société aura peut-être alors grandi, aussi.

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