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cruisingLes plages gays cherchent une nouvelle vague

Par Antoine Patinet le 14/07/2021
plage gay

La nouvelle génération les boude, leur préférant les applications de rencontre ; les municipalités les rhabillent et les envahissent de commerces et de bars à cocktails. Malgré tout, les adeptes – souvent naturistes – des plages gays font de la résistance.

C’est une plage de l’Atlantique comme les autres, nichée entre deux des villages les plus prisés de l’île de Ré. La végétation pousse sur les dunes et, dès les premiers beaux jours, les serviettes multicolores fleurissent sur le sable. Mais la différence est qu’ici, contrairement aux pistes cyclables qui parcourent l’île, vous ne verrez pas de pulls bleu marine sagement noués sur des épaules. Aux Petites Folies, la seule plage naturiste de l’île, et qui fait également office de plage gay, on ne porte même pas de slip. Et, comme souvent dans les stations balnéaires, même dans ce bastion bourgeois catho, les gays se sont gardé une petite place au soleil.

Inconnus au lac

“Hors saison, évidemment, ce n’est pas très animé”, raconte Christian, un local de 56 ans croisé sur un site de rencontres, qui donne systématiquement rendez-vous à ses conquêtes virtuelles sur cette plage. Mariage (hétéro) oblige. “Le week- end, parfois, il y a des Parisiens, des Rochelais, et même des gens venant de plus loin en Charente-Maritime, détaille-t-il. C’est la seule plage gay à des kilomètres à la ronde alors, forcément, ça attire du monde.” Comme au bord de ce lac dont l’inconnu nous avait fait fantasmer, où des hommes de tous âges viennent bronzer, draguer, et même s’encanailler dans le bois mitoyen.

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“La moyenne d’âge est plus élevée qu’avant, c’est sûr. Mais moi non plus je ne rajeunis pas !” écrit Christian, ponctuant son propos d’un smiley qui pleure… de rire, certes, mais qui pleure tout de même un peu l’avènement des applications, de la rencontre virtuelle et du sexe scénarisé par messages sur le canapé du salon. Et l’été ? “L’été, c’est sûr, il y a un peu plus de monde, note-t-il. Mais j’y vais moins. C’est moins discret”.

Une expérience inoubliable

Pour les hommes comme Christian, les plages gays sont des lieux de cruising qui perdent leur charme une fois les beaux jours et les touristes arrivés… Mais pour d’autres, ce sont des lieux de convivialité nécessaires et libérateurs. “On se souvient toute sa vie de la première fois qu’on a mis les pieds sur une plage gay”, nous racontent Ludovic* et Matthias*.

Il y a dix ans, ce couple qui approche aujourd’hui de la quarantaine s’est rendu à Lisbonne, en vacances. Comme de nombreux autres visiteurs de la capitale portugaise, les deux hommes sont montés dans le petit train longeant les plages de la Costa da Caparica jusqu’à la Praia 19, la dernière d'entre elles, où ils sont descendus. Cette plage naturiste est devenue, au fil des ans, le rendez-vous incontournable des gays lisboètes et des touristes européens en mal de soleil, de mer… et de plans en extérieur.

“Si tu vas dans la pinède, il y a de fortes chances pour que tu enlèves ton slip…”

“Nous n’avions qu’une idée très littéraire de ce qu’était le cruising et nous n’avions jamais été nus dans un espace public, se souvient Matthias. J’étais hyper intimidé. Ludovic, qui est un peu plus à l’aise que moi, a assez rapidement enlevé son maillot de bain. Moi, je l’ai gardé. Je me sentais mieux comme ça. Et je n’étais pas le seul. La Praia 19 est un endroit où tu viens aussi passer la journée à la plage avec tes potes : il y a plein de mecs qui gardent leur slip. Après, si tu vas dans la pinède, il y a de fortes chances pour que tu l’enlèves…”.

Sans maillot, sans contraintes

“Les plages gays ne sont pas nécessairement naturistes et, si elles peuvent favoriser les rencontres sexuelles, ce n’est pas systématique, abonde Emmanuel Jaurand, géographe qui s’est intéressé aux espaces naturistes sur les littoraux et, de facto, aux plages gays, dans son livre Sexualités et espaces publics : Identités, pratiques, territorialités. Les vacances sont un temps de loisir où l’on échappe traditionnellement à une pression, à une contrainte habituelle de la vie sociale. Les plages gays sont, certes, un espace public, mais on s’y soustrait pourtant au regard de l’autre – regard qui peut être stigmatisant.” On évite ainsi ce que le sociologue Didier Eribon nomme “l’interpellation hétérosexuelle”.

De plus, alors que Grindr, Tinder et toutes les applications géolocalisées ne vous permettent pas de sortir de votre milieu, vous ne savez jamais sur qui vous allez tomber sur une plage naturiste. C’est donc une autre contrainte qui saute : celle de l’appartenance sociale. Et puis personne ne fera de réflexions sur votre marque de maillot, puisque vous n’en aurez pas.

Textiles, certes, mais LGBTQI+ quand même

Mais, dans de nombreux pays – qui autorisent ou non le naturisme –, les plages gays se veulent “textiles” et commerciales, surtout quand elles sont dans les centres-villes. “On remarque que même à Sitges , en Catalogne – peut-être la station balnéaire la plus gay d’Europe –, la plage qui se situe au centre-ville n’accueille pas le public naturiste, note le géographe. C’est un espace de sociabilité, de rencontres entre personnes ayant une identité commune. La plage peut être un lieu de rencontres sexuelles, mais elle n’est pas un espace dédié uniquement à la sexualité.” Des baffles crachant de l’eurodance, des speedos fluo et des gays festifs s’arrêtant à des bisous chastes ou à une main au paquet furtive remplacent alors ce sexe que l'on ne saurait voir dans une station balnéaire, aussi gay soit-elle.

Les exemples les plus célèbres de ces étendues de sable fin sont peut-être la plage de Farme, à Ipanema – entre les postes de surveillance 8 et 9 –, la Muscle Beach de Venice, à Los Angeles, ainsi que des portions de plages à Seminyak, sur l’île indonésienne de Bali, ou à Phuket, en Thaïlande. Contrairement aux plages naturistes, elles ont la particularité d’être clairement identifiées comme étant gays ou LGBTQI+. Le poste de surveillance a été repeint en rainbow et des drapeaux arc-en-ciel flottent pour en délimiter les contours. Quoi qu'il en soit, pour jouer la carte de la station balnéaire gay-friendly, il faut une plage. Et certaines municipalités l’ont bien compris.

Disneyland homosexuel

Le modèle à suivre ? Dans les années 1950 et 1960, Fire Island (“l’île du feu”) s’impose comme une destination pour les gays new-yorkais en quête d’une liberté que la Grosse Pomme s’obstine à leur refuser. Dans les années 1970, les plages gays de Cherry Grove et des Pines deviennent le lieu de ralliement d’une jeunesse gay dorée qui, le temps d’un week-end ou d’un congrès, pratique le naturisme, le cruising, et participe aux pool parties immortalisées par Andy Warhol ou Tom Bianchi.

Cette insouciance prendra dramatiquement fin avec la crise du sida dans les années 1980. Mais c’est le tourisme gay qui aura la peau de l’esprit de liberté de ce lieu mythique. Les bars à cocktails et les beach houses louées à prix d’or en ont fait désormais une sorte de Disneyland homosexuel plus qu’une destination de sauvages de tous horizons. D’ailleurs, la transformation des plages licencieuses en supermarchés rainbow à ciel ouvert n’a jamais autant menacé les rivages gays.

Un pari touristique

En France, Cannes et Nice, par exemple, misent sur le tourisme gay et sont aux petits soins avec leur clientèle LGBTQI+. Nice a mis en place en 2016 son label Nice irisée, qui recense les hôtels, les restaurants et les clubs LGBTQI+ ou friendly. Mais aussi, des plages : deux privées textiles – transats payants, cocktails, restauration… – en plein centre-ville, et une naturiste publique, Coco Beach, un peu à l’écart du port Lympia.

Pendant de nombreuses années, cette discrétion a permis aux Niçois et aux touristes de s’amuser face à la mer. Mais, pour les locaux, l’endroit a perdu un peu de sa saveur. “Maintenant qu’il y a les applications, il n’y a plus grand monde mis à part les amateurs de grand air, explique Kristof, un local. Et puis, la journée, il ne reste que quelques vieilles Niçoises cramoisies”, lâche-t-il dans un rire plein d’affection.

Rondes des forces de l'ordre

Pour Emmanuel Jaurand, les gays sont intéressants pour les municipalités car “c’est une clientèle avec un rythme de vacances différent du public familial. C’est une clientèle plus dépensière, qui vient davantage en juin, en septembre… Cela comble les périodes les moins fréquentées des stations balnéaires. Mais, évidemment, les municipalités ne mettent pas en avant l’aspect transgressif qui peut exister dans l’espace public”.

Certaines choisissent donc sciemment de fermer les yeux sur le cruising. Le géographe cite ainsi Playa del Inglès, aux Canaries, où la municipalité est “complètement consciente que cela participe à l’attractivité du lieu”. Mais d’autres sont beaucoup moins à l’aise avec ce qu’il se passe parfois sur les plages de leurs communes et envoient les forces de l’ordre faire des rondes durant l’été pour s’assurer du respect de la loi dans les dunes ou les pinèdes, voire installent du mobilier urbain pour réduire les espaces d’intimité. Plusieurs mairies que nous avons contactées n’ont pas souhaité répondre à nos questions à ce sujet.

Haro sur le cruising

Mais le cruising ravive aussi régulièrement une guerre vieille comme le monde, ou presque : celle opposant les naturistes purs et durs aux nudistes gays. Il faut dire que, la plupart du temps, quand une plage naturiste ferme ou est réduite comme peau de chagrin à un espace minuscule, c’est parce qu’un arrêté municipal condamne des “comportements inappropriés” ou “exhibitionnistes” – interdits par la loi. Et si le cruising entre mecs n’est pas l’unique raison de ces interdictions (il y a aussi des messieurs qui viennent se tripoter en matant des mesdames sur la plage sans leur demander leur avis), certains le tiennent en partie pour responsable.

Paradis levantin

“La cohabitation est le plus souvent courtoise et bienveillante, tempère toutefois Cédric, quadragénaire flamboyant et naturiste gay. J’ai eu quelques regards en coin sur des plages du sud de la France, mais c’était parce que j’avais un peu dépassé les bornes”, avoue-t-il avec un sourire complice. Ce Parisien aux yeux bleus et à la peau dorée – il rentre de quelques jours post-confinement à la campagne – s’est depuis assagi et est devenu en quelques années un habitué de l’île du Levant, haut lieu du naturisme de l’Hexagone.

Située entre Toulon et Saint-Tropez, cette enclave de liberté toute nue accueille chaque année des centaines de touristes, et de plus en plus de gays. Pour autant, ici, il n’est pas (ou peu, selon ses habitués) question de cruising. Il n’y a pas non plus de plage dédiée.

Lieux mixtes

“Ce glissement vers des lieux plus mixtes est une tendance générale, constate Emmanuel Jaurand. C’est la même chose avec les lieux de convivialité”. Vice et vertu de l’acceptation plus large de nos sexualités par la société, la jeune génération ne voit pas l’intérêt de la plage gay. “Je n’ai pas besoin de cet entre-soi, explique Jordan, 20 ans. Si je veux rencontrer un mec, je vais sur Tinder, et si je pars en vacances avec des potes, j’ai envie d’être tranquille. Je ne veux pas que des vieux nous regardent comme des morceaux de viande.”

“En vieillissant, on se rapproche de ce qui fait le sel de la culture gay : le cruising, les bars, les plages et même les saunas”

Et sur la baise en plein air ? “Je n’ai jamais essayé, mais ça ne m’attire pas du tout”, expédie-t-il, catégorique. Les plages gays sont-elles donc condamnées à n’être que gay-friendly ? “Je pense que j’aurais eu exactement la même réaction à son âge, répond Matthias quand TÊTU lui raconte la réponse de ce jeune mec. Mais, en vieillissant, on ressent le besoin de se reconnecter avec la communauté, avec les pratiques qui sont le sel de la culture gay : le cruising, les bars, les plages gays et même les saunas… Ne serait-ce que pour essayer, pour ne pas mourir idiot”.

S'affranchir du poids de la représentation des corps

Et le constat est le même chez Cédric, le naturiste convaincu : “Cette génération cherche beaucoup à s’affranchir du poids de la représentation des corps. Et c’est exactement ce qu’on fait sur une plage naturiste. Je suis sûr qu’ils peuvent y prendre goût.” Peut-être aussi qu’ils se rendront compte, un jour, qu’Instagram et Grindr enlèvent un peu du charme de la rencontre, qui peut conduire au coup de foudre… et aux amours de vacances.

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Crédit photo : Atelier Adrien P.