témoignageAvoir eu 20 ans dans les années 1960 : Jean Genet, pissotières et descentes de police

Par Tom Umbdenstock le 10/01/2022
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[Récit 1/5] Pour lui, les années 1960 sont celles de sa jeunesse. Gilbert nous parle d'un temps où les homos passaient pour des célibataires endurcis, où la police était encore légalement fondée à chasser du pédé, où Sheila était au firmament et que lui fréquentait ses premiers garçons dans des lieux codifiés…

Pour les "invertis", la décennie des sixties s’ouvre sur l’amendement Mirguet voté à l’Assemblée nationale. Au mois de juillet 1960, ce texte classe l’homosexualité parmi les "fléaux sociaux", au même titre que la tuberculose ou encore l’alcoolisme. Gilbert n’en a pas souvenir. Cette année-là, âgé de 19 ans, il traîne son adolescence finissante le long du fleuve de sa ville natale, au nord de Paris dans le Val-d'Oise. "À l’époque, je cherchais sur les bords de Seine ; il n’y avait pas de boîte, pas de bar, il n’y avait rien à Argenteuil."

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Longtemps, il a apprivoisé son homosexualité là, par des instants dérobés. "La première fois que je suis allé là-bas, je me suis allongé dans l’herbe, sans chercher. Un homme jeune, de 20 ou 25 ans, s’est couché sur moi et m’a embrassé." Ces rencontres se font de nuit, parce que "la journée, les familles se promenaient avec leurs gosses."

Pour Gilbert, avoir eu vingt ans en étant gay dans les années 1960, c'est avoir eu sa sexualité confisquée par la pudeur. Pas, à sa connaissance, de films porno, de magazines, de photos qui se partagent sous le manteau…Restaient ces rencontres sur les bords de Seine, où l'"on faisait ce qu’il fallait faire et c’est tout". Il se souvient bien d’avoir rencontré là-bas un garçon pour qui il a eu "le béguin". Ils se retrouveront plus tard : "Je l’ai rencontré à Paris, c’est lui qui m’a emmené la première fois dans un bar près de la gare Saint-Lazare, square Louis XVI".

Avoir eu 20 ans dans les années 1960 : Jean Genet, pissotières et descentes de police

À la maison, chez ses parents, personne ne savait rien de cette vie : "On n’en parlait pas en famille". Pas le souvenir toutefois d’avoir souffert de ce mutisme qu’il présente comme choisi. De toute façon "à l’époque, dans toutes les familles c’était comme ça, ça n’existait pas, ou alors chez les autres, comme toujours aujourd'hui dans certains pays". Il faut dès lors creuser les silences de Gilbert, peut-être adoptés lorsqu’à 20 ans, on n’a pas tout à fait existé dans son propre foyer…

Sheila, Hervé Vilard, Jean Marais/Cocteau/Genet…

"L’homosexualité, à l’époque, c’était la folle tordue, reprend-il, se souvenant avoir rejeté l’image que le grand public avait des gays. C’était Jean Le Poulain, c’étaient des gens très extravertis et très folles." Gilbert jeune ne voulait pas avoir comme eux "le côté Zaza Napoli dans la Cage aux folles, le côté outrancier". La folle tordue, pas loin du fou, malade mental, fléau social. Inutile de préciser qu'il valait donc mieux ne pas “en être”, dans les années 1960. C'est sans doute de là que Gilbert a conservé une discrétion qu’on perçoit encore, dans son appartement du quartier de Belleville à Paris, qu’il habite depuis 1999. A-t-il pour autant jamais eu l’impression d’être différent des autres ? "Pas du tout."

De ces années, l'octogénaire retient une chanson, “Capri, c’est fini”, qu’on entendait partout. Celui qui la chantait, Hervé Vilard, avait fait son coming out en 1967, chose rare à cette époque. Parmi les idoles d'une communauté qu'on ne désignait pas encore comme queer ni LGBTQI+, on trouvait entre autres Sheila. Son ami qui vient dîner ce soir était fan de la chanteuse. Il se souvient aussi de Sylvie Vartan. Et des modèles homos ? “Il y avait Jean Marais et Jean Cocteau.” En l'absence d’une visibilité qui ne soit pas sporadique voire caricaturale, les gays lettrés pouvaient trouver du réconfort dans une certaine littérature. Gilbert se remémore avoir lu Jean Genet, citant Le Miracle de la Rose : “C’était le premier écrivain qui osait parler crûment”. Il exhume aussi de ses souvenirs de la décennie le mot "homophile", qu’il emploiera d'ailleurs une fois pendant notre rencontre. Un terme utilisé par Arcadie – revue et club de rencontre homo dont fera partie son futur époux – qui défendait une homosexualité tout en retenue, entre repentance et lutte pour un soupçon d’existence.

Avoir eu 20 ans dans les années 1960 : Jean Genet, pissotières et descentes de police

En 1963, son service militaire à Montlhéry soustrait Gilbert au foyer parental. "Dans l’armée, pas de problème par rapport à ça", se souvient-il ; évidemment la compagnie ne savait pas. Pas de rencontre non plus, "l’occasion ne s’est pas présentée", même s’il confie avoir "vu deux garçons s’embrasser sur la bouche à l’entrée de la cantine". Deux fois par mois environ, il a des permissions au cours desquelles il ne rentre pas toujours à Argenteuil, quand par moments il préfère faire des rencontres à Paris, alors il tait sa perm' à ses parents. Cette année-là, Charles Trenet fait un mois de prison, accusé "d’actes impudiques et contre-nature sur mineurs de moins de vingt-et-un". Soit la majorité sexuelle pour les relations entre personnes du même sexe, contre 18 ans pour les hétérosexuels, une inégalité qui perdurera jusqu'en 1982. Situation injuste dont Gilbert devait se satisfaire : “La France restait quand même l'un des pays les plus libres, parce que l’homosexualité n’était pas punie par la loi. C’est pour ça qu'Oscar Wilde était venu y vivre, pour avoir la paix.

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Paris, boulevards et portes-cochères

En 1965, à l'âge de 24 ans, Gilbert emménage dans la capitale. Pas un grand changement pour lui, mis à part qu'il peut désormais y déambuler à sa guise, sans rendre de comptes à ses parents. Le 18e arrondissement remplace dans sa vie les quais d’Argenteuil. “Dans les endroits entre Pigalle et Anvers, ça traînait beaucoup…” Aimer les hommes et avoir 20 ans dans les années 1960, c’était cela, pour Gilbert, les rencontres souvent reléguées aux endroits discrets, loin du foyer familial mutique mais aussi des lieux obscurs où débarquait parfois la police. Boulevard de Clichy, les garçons défilent sur le terre-plein central et si les regards accrochent, on passe à l’acte "dans les entrées d’immeubles ou sous les portes-cochères". Comment s'assurer de l'interprétation du regard saisi à la volée ? "Je vais vous raconter quelque chose : au départ de mon service militaire, quand je faisais mes classes, après le dîner j’allais à l’aumônerie. Il y avait un autre qui était dans la même chambre avec moi, qui m’a dit que j’étais homosexuel. Il m’a dit 'ne t’inquiète pas, tu ne fais pas folle, mais c’est la façon dont tu regardes les garçons'." Simple, basique.

Et le Marais, quartier gay historique de Paris ? "C’est beaucoup plus tard. Il y a d'abord eu Saint-Germain-des-Prés, où il y avait beaucoup de boîtes homos." Mais dans ces lieux qui accueillent les homos, les uniformes de police se mêlent souvent aux fêtards pour y semer le trouble, et les descentes sont monnaie courante. "Je suppose que c’était la brigade des mœurs, ce n’était pas le commissariat du quartier qui descendait." Sans que ça l'inquiète plus que ça, à l'époque : “Il vérifiaient l’identité des gens qui étaient là, c’était tout. C’était la règle, donc on subissait. Sauf que je pensais que j’étais fiché partout" Madame Arthur arrive à Pigalle en 1964, alors qu'un arrêté à Paris interdit encore aux hommes de danser ensemble dans des lieux publics.

"Un jour j’étais allé là-bas et le panier à salade arrive, les flics arrivent et ils m’embarquent…"

Autre antichambre des ces rencontres anonymes, la grande salle obscure du cinéma Louxor. "La direction du Louxor était très homophobe mais le dimanche, il n'y avait que ça dans sa clientèle", rit Gilbert qui y est allé pour la première fois à 23 ou 24 ans. "À l’orchestre c’était un peu mélangé mais dans les balcons, il n'y avait que des homos !" Même protocole éprouvé qu’à Argenteuil ou Pigalle : "On allait s’asseoir à côté de celui qui vous plaisait et ça marchait ou ça ne marchait pas…" Dans le 17e arrondissement, on trouvait aussi un sauna où Gilbert se rendait : les Bains de Penthièvre. C’était "l’époque où les travailleurs immigrés, algériens pour la plupart, vivaient seuls, leur famille était restée au pays" alors, avant que ne soit introduit le rapprochement familial, "le dimanche certains venaient se soulager parce qu’ils n’avaient rien fait dans la semaine". Une aubaine pour le jeune homme.

Pour trouver de la compagnie il y avait encore "les tasses", c'est-à-dire les pissotières. En faisant attention, là aussi, à la police qui venait y combattre à sa façon le "fléau". "Il y avait des pissotières à trois places, les hommes y allaient pour se rencontrer. Un jour j’étais allé là-bas et le panier à salade arrive, les flics descendent et ils m’embarquent…" Gilbert manque de finir au poste. "Leur chef commence à me ficher des claques. J'ai dit que j’allais pisser, c’est tout. Et ils m’ont lâché à la porte d’Aubervilliers.” Une intimidation familière, en 1968 ou 1969.

Avoir eu 20 ans dans les années 1960 : Jean Genet, pissotières et descentes de police

Durant ces années, Gilbert a aussi parcouru des lieux plus chaleureux, où les mains restent au dessus des tables. Comme des restaurants “où pratiquement toute la clientèle était gay, pour se retrouver entre nous”. La Mangeoire, La Dent Creuse, il y avait aussi "La Rose Bleue qui appartenait à Claude Vega, le premier des imitateurs qui imitait des femmes, habillé en femme ; il était très connu à l’époque". “Mon copain de l’époque travaillait dans un restaurant-boîte tenu par un couple homo qui avait fait tous les États-Unis avec un accordéon en chantant des chansons françaises. Ils avaient fait fortune comme ça, plein de gens du showbiz venaient dans ce bar.” Il y avait encore Le Vagabond, un restaurant-bar où il “fallait traverser pour aller au bar et on se faisait copieusement peloter les fesses”.

Premier amour et nostalgie

Comme beaucoup d’homosexuels de sa génération, Gilbert est parti plusieurs fois en vacances en Afrique du Nord. "C’était pour se dévergonder qu’on allait là à cette époque…” Il se rend en Tunisie pour la première fois en 1966 ou 1967. “Il y avait les jeunes gens qui faisaient le pied de grue devant la porte des hôtels et quand ils voyaient un homme seul, ils l’abordaient.” Entre la baignade et la plage, il se rappelle qu'il ne restait "pas longtemps seul".

Au milieu de la décennie, il rencontre son premier amour, au Gin Bar. “Il était barman. Un jour, il m’a demandé de rester jusqu’à la fermeture. Il est venu chez moi. Le lendemain il est revenu, il a apporté deux chemises et deux pantalons. Le surlendemain, il a apporté le reste et il s’est installé.” Cinq ans de vie commune. “Je l’ai présenté à ma famille, comme un copain.” Ramener un "ami" à la table familiale, c’était, pour de nombreux "célibataires endurcis" de l'époque, ce qui s'approchait le plus du coming out. À part ça, de Jean-Claude, “je n’en parlais pas”. Au travail, la plupart de ses collègues le pensent aussi célibataire. Pas de regrets dans ces souvenirs, “je n’avais pas le besoin de m’étaler, de le dire à tout le monde”. Bien plus tard, tout de même, Gilbert tiendra à épouser Benigno, rencontré en 1969 ou 1970 : “Quand il y a eu le Pacs puis le mariage, là, officialiser c’était important pour moi”.

"Je trouve que c'était mieux parce qu'avant de coucher, on discutait quand même."

De la décennie 60 qui a tenu lieu de décor à sa vingtaine, Gilbert ne conserve ni souvenir amer ni rancune particulière. Au contraire, une certaine nostalgie car, au fond, ça reste sa jeunesse. Et puis, ajoute-t-il à l'intention des générations qui lui ont succédé, "je trouve que c'était mieux parce qu'avant de coucher, on discutait quand même".

Gilbert n'a pas participé aux manifestations ni aux grèves de mai 1968. Le film emblématique, pour lui, de ces années sortira bien plus tard, en 1994 : Les Roseaux Sauvages. “Ça parle de la vie d’un garçon homosexuel de 18 ans dans une ville de province, avec la fin de la guerre d’Algérie en toile de fond." Avec le sentiment que l’histoire du jeune François, qui nourrit dans le film son désir naissant pour d’autres garçons, est un peu la sienne : “J’ai aimé ce film parce que c’était exactement dans le même état d'esprit que moi à la même époque".

Pour les LGBT, de l’autre côté de l’Atlantique, la décennie se clôt par une révolte. Dans la nuit du 28 juin 1969, les occupants du bar Stonewall Inn, à New York, se rebellent contre une énième descente de police. C’est le début des émeutes de Stonewall, jours mythiques et fondateurs des mouvements politiques LGBT qui fleuriront la décennie suivante. En entrant chez Ford en 1972, Gilbert dira à ses collègues qu’il est marié avec une femme.

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Crédits photos : archives personnelles de Gilbert