Abdellah Taïa, écrivain homo marocain :
Opinions et débats

Abdellah Taïa, écrivain homo marocain : "Les enfants sont les victimes des discours de haine"


Abdellah Taïa est un écrivain homosexuel marocain. Invité à sensibiliser des lycéens, il raconte sa rencontre avec l’homophobie ordinaire…

Abdellah Taïa a 43 ans, l’étiquette d’écrivain et l’envergure du prix de Flore qu’il a obtenu en 2010 grâce à son roman Le Jour du Roi. Né à Rabat en 1973, il y racontait l’affrontement de deux amis à l’occasion de la venue d’Hassan II dans la capitale du Maroc ainsi qu’à Salé – ville qui a vu grandir l’auteur – en 1987. Arrivé en France à l’âge de 25 ans, Abdellah Taïa a également écrit Une mélancolie arabe (2008), Infidèles (2012), Un pays pour mourir (2015), Celui qui est digne d’être aimé (2017) et filmé les péripéties d’un adolescent marocain homo, des rues de Casablanca et Tanger jusqu’à celles de Genève, dans L’Armée du Salut (2004) qu’il contait déjà dans l’ouvrage du même nom paru en 2006.

Écrivain reconnu et engagé, l’un des premiers à faire état de son homosexualité dans le Maroc qui la condamne, il a déjà été invité quelques fois à intervenir devant les élèves, dans le nord, le sud de la France, ainsi qu’aux États-Unis. Il y a deux mois, c’est à la demande d’un directeur d’établissements qu’il a pris la parole dans deux lycées du centre de la France « pour sensibiliser les élèves, discuter avec eux et, éventuellement, les faire réfléchir aux fils de l’homophobie autour d’eux. » Abdellah Taïa accepte immédiatement, mais les choses ne se déroulent pas comme prévues.

Suis-je devenu trop vieux pour tisser des liens avec des adolescents ? S’est-il passé quelque chose dans la société française ? Car le lien que je croyais facile à établir avec eux n’a pas eu lieu.

 

Deux lycées, deux attitudes contraires

Abdellah Taïa passe la matinée dans un premier lycée, devant une vingtaine d’élèves qu’il analyse comme venant d’un milieu social modeste voire très défavorisé. Les rires et la gêne de départ laissent peu à peu place à des questions plus profondes. Plutôt que de leur asséner des faits, Abdellah veut qu’ils pensent à ce que doit être la vie de quelqu’un qui est différent dans la société française. Il les accroche en parlant des chanteurs, « gay ou pas gay ? », et les amènent doucement à s’ouvrir, à raconter leur propre rapport à l’homosexualité. « Je voulais qu’ils réussissent à se mettre dans la tête, dans le corps, dans la peau d’un jeune homosexuel aujourd’hui. » Ça parle amour, autocensure, famille, amitié aussi, pendant plus de deux heures.

Il y a eu une forme d’identification quand j’ai commencé à leur parler des difficultés qu’eux-mêmes affrontent dans leur vie : quels sont vos rêves ? Qu’est-ce qui pourrait les empêcher ? C’est quoi être arrêté dans son ambition et dans sa liberté ? Ils se sont ouverts. Ça dépassait de loin tout ce que je pouvais espérer.

Galvanisé par son succès de la matinée, Abdellah Taïa poursuit son intervention dans un autre lycée. Cette fois-ci, les élèves viennent d’un milieu plus favorisé, et ne lui réservent pas le même accueil.

Dès les premières interventions, j’ai été catastrophé. Impossible de les faire s’identifier. Leur argument majeur c’était : « les homos ont des droits, on les vois partout. Qu’est-ce qu’ils veulent de plus ? » J’ai essayé plusieurs techniques, j’ai essayé de me raccrocher aux conditions sociales, aux droits des femmes… Je n’ai pas réussi. J’étais totalement dépassé et j’ai perdu tous mes moyens.

 

« On m’avait appelé pour aider ces élèves et je n’y suis pas parvenu »

Abdellah Taïa est sonné, tout comme l’équipe enseignante présente lors de l’intervention. Dans la salle, une élève quitte la salle, rejoint par une camarade. Un échec de communication perçu comme une impuissance :

On m’avait appelé pour aider ces élèves et je n’y suis pas parvenu. Je n’ai pas réussi à faire bouger une petite ligne; c’est ça qui m’a mis en colère. Ils sont très jeunes, ils auront peut-être le temps de réfléchir et d’avancer. C’est mon échec personnel qui m’attriste.

Lui qui avait déjà écrit un papier dans Libération sur le printemps arabe, ce « miracle survenu dans des pays soi-disant endormis, sans l’autorisation occidentale ni la bénédiction des pouvoirs dictatoriaux », a relaté cet épisode dans une nouvelle tribune. « Comme par ricochet », en s’intéressant cette fois-ci à ce qu’il se passe dans le pays des Droits de l’Hommes et des Lumières « où cette liberté n’est pas si acquise que ça. » Surtout pas pour dénoncer, mais pour continuer à venir en aide aux jeunes :

Il y avait quelque chose d’eux et de leur milieu social qui disait que l’homophobie est encore vivante en France. Les adolescents sont malgré eux les victimes des discours de haine qui se propagent autour d’eux. Ça m’a poussé à me questionner encore davantage sur la place de l’autre et sur la différence en France. Cette parole incroyablement raciste qui s’est libérée autour des débats pour le mariage, j’ai l’impression que ça ramené les homosexuels à la peur, à l’autocensure, et c’est extrêmement inquiétant car ça questionne le sens de la liberté et de l’émancipation. Depuis plusieurs années déjà, je constate que les signes visibles de l’homosexualité disparaissent de plus en plus dans l’espace public. Quand je suis arrivé en France en 1999, je voyais régulièrement des filles qui s’embrassaient dans le métro, des couples homos. Je n’en vois plus aujourd’hui.

 

Quelles leçons en tirer ?

Habitué de la lutte des classes qu’il décortique dans ses romans, Abdellah Taïa ne veut toutefois pas tomber dans une explication trop simpliste pour expliquer ce dont il a été témoin dans ces classes :

Ceux qui étaient défavorisés socialement pouvaient comprendre leurs frères et sœurs défavorisés. Mais j’ai conscience que c’est un peu trop facile. Peut-être qu’ensemble, les élèves se sont censurés. Peut-être que les premières personnes à s’être exprimées ont influencé le reste du groupe. Peut-être que l’incarnation de l’homosexualité avec quelqu’un comme moi – arabe et musulman – leur posait problème.

Refroidi peut-être, mais pas résigné pour un sous. Abdellah Taïa ne compte pas en rester là. Encore moins abandonner les élèves à qui ont avait confié la sensibilisation et le soutien contre l’homophobie. Il envisage de leur écrire une lettre « pour qu’au moins quelque chose les interpelle, car c’est à moi de faire un geste supplémentaire. » Autre manière d’aborder l’homosexualité sur laquelle s’axent tous ses récits.

L’homosexualité est encore pas assez ou mal traité dans certains films ou livres. Or il est important d’élargir cette question plutôt que de l’enfermer dans ce que les autres attendent de nous, dans un discours trop positif ou trop banalisé car c’est un autre piège et la question de l’homosexualité n’avance pas.

En janvier, Abdellah Taïa publiait Celui qui est digne d’être aimé aux Editions du Seul, livre épistolaire qui tisse le portrait du colonialisme français et d’Ahmed, alter-égo littéraire de l’auteur qui écrit à sa mère partie quelques années plus tôt et à son grand amour, qui reçoit les lettres de ses anciens amants.

 

Crédits photo Abderrahim Annag

ads