Jonathan :
Témoignages

Jonathan : "Pour mon premier roman, j’ai exploité le fantasme du skinhead repenti"


Jonathan Gillot est écrivain. Dans son premier thriller, il mêle romances gays et intrigues politico-médiatiques dans une petite ville du Grand Est français.

« Ses vêtements négligemment jetés sur le sol, Quentin croisa son propre regard dans la glace. Cheveux bruns courts sur les côtés, quelques pointes de gel sur le crâne, barbe de trois jours : en somme, un presque trentenaire se croyant toujours adolescent. » L’interlocuteur en face de moi ressemble bien à la description de son héro littéraire dont il a tranché les traits l’année dernière. « Mais ce n’est pas moi, prévient Jonathan Gillot, il est journaliste donc c’est même plutôt toi ! ». À la 37ème édition du salon du livre parisien qui se tenait fin mars, entre les comptoirs Histoire et Jeunesse réunis sous le chapiteau Grand Est, Jonathan Gillot accompagne pour la première fois son éditrice. Sur leur présentoir d’Ex AEquo, les piles de deux ouvrages ont son effigie imprimée en quatrième de couverture; l’une des deux sous le bandeau rouge « Prix découverte du roman gay 2016 » qu’il a reçu en janvier.

Hier encore, quelqu’un m’a demandé si ce n’était pas un peu clivant d’avoir un Prix du roman gay. Or il y a un Prix de Gascogne, un Prix des lycéens… Il y a de tout. Ce n’est pas destiné aux gays mais c’est une forme de reconnaissance d’une littérature qui est sous-représentée.

En juin 2016, Jonathan Gillot, 30 ans, a publié son premier roman en plus de son activité de chercheur. « J’ai pas de métier, j’ai deux passions : l’écriture et la physique. »

L’amour entre hommes dans un roman catastrophe

Du D.U.T. en mesures physiques jusqu’au doctorat de physique quantique, Jonathan a eu l’occasion de transporter ses manuels scolaires à Reims et Toulouse, a travaillé à Bordeaux et va bientôt poser ses valises dans la capitale pour faire de la recherche sur la physique des lasers à l’Observatoire de Paris. Il a pourtant préféré conter les paysages de la cité qui l’a vu grandir : Chaumont, préfecture de la Haute-Marne. « J’avais envie de faire de ma ville natale l’héroïne d’un monde en crise. Mais aussi d’écrire quelque chose ancré dans l’actualité ».

Les premières pages se tissent en 2012 alors que Jonathan rédige sa thèse. « Un moyen de se détendre », entre plusieurs voyages et sorties. Un an avant les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, il imagine une ville en ruine, prise d’assaut par des troupes de nationalistes introduites après l’explosion de l’hôtel de ville. L’anticipation imprévue des tragédies qui bouleverseront l’actualité internationale à travers d’autres ennemis et, en parallèle, l’insertion d’une romance gay dans la rangée des thriller :

Les personnages gays sont souvent réduits à des apparitions fugaces. Moi je voulais qu’une romance gay vienne influencer l’intrigue. Je ne voulais pas que les héros soient torturés par leur homosexualité, ni consacrer dix chapitre à la manière dont ils allaient faire leur coming-out… Avec le personnage de Max, j’ai exploité le fantasme du skinhead repenti. Et ici, c’est le coup de foudre entre deux protagonistes qui va faire basculer l’histoire.

Donner un coup de pied dans la fourmilière

Dans Désordres, l’homosexualité n’est pas le fil rouge de l’histoire; c’est un non-sujet. Banalisée dans le décor de Chaumont dont Jonathan défend la tolérance et l’ouverture d’esprit, celle-là même de son foyer familial :

Ma mère est cap-verdienne, et après avoir épousé mon père, ils se sont installés dans un petit village et ils ont eu des réflexions… Du coup, j’ai reçu une éducation très ouverte sur les autres, une éducation républicaine laïque et sociale.

En miroir de ses propres engagements, Jonathan Gillot tisse dans Désordres une critique du nationalisme à l’heure même où les médias s’interrogent sur l’homonationalisme – la montée du vote frontiste chez les gays. Démonstration par l’absurde : il nourrit les revendications de ces assaillants imaginaires des commentaires extrêmes qu’il a pu lire sur Facebook. « Voilà ce que ça donne si on applique ce que vous voulez. » Militant ? Oui, quelque part. « Je ne dis pas que c’est un remède anti-FN, mais si ça peut faire réfléchir alors tant mieux. »

Engagé également contre les chaînes d’information en continue dont il se souvient, amer, le cadrage lorsqu’il défilait pour l’égalité devant le mariage :

On était rentré à la maison après une manifestation en faveur du mariage pour tous à Toulouse, on avait allumé la télé et là, aucunes images. Alors que la semaine précédente, ils avaient fait tout un plat sur la Manif pour tous. Or cette manière de traiter l’information comme un produit de consommation, et surtout toutes ces répétitions, ça crée des caisses de résonance dans la tête des gens.

« Je n’ai jamais eu de remarques homophobes. Par contre j’ai reçu des déclarations d’amour ! »

Lui a épousé son compagnon un an après la loi Taubira, « le temps d’organiser la cérémonie. » Mais ne veut pas que son étiquette de romancier se résume à ça. Malgré les craintes de son éditrice (« il n’y a rien qui permette à un auteur de se prémunir de la connerie »), Jonathan a été épargné par l’homophobie anonyme de la rue et du web, et a reçu un écho inattendu auprès des médias d’inspiration catholiques comme La Voix de la Haute-Marne mais aussi Radio France Catholique qui l’a invité à deux reprises sur son plateau.

Je n’ai jamais eu de remarques homophobes à Chaumont bien que tout le monde sache que j’ai écrit une œuvre littéraire où l’homosexualité est centrale. Ni même sur Facebook, je n’ai jamais eu la moindre réflexion désobligeante. Par contre, j’ai reçu plusieurs déclarations d’amour !

Après Désordres, Jonathan Gillot a publié son deuxième ouvrage qui emprunte à Stephen King, l’un de ses auteurs préférés, l’attrait pour le fantastique. Rémanences se pense comme une saga en trois épisodes qui commence par Le Froid d’une autre petite ville :

C’est l’histoire d’une femme qui fuit un petit-ami dangereux et qui se trouve une maison en location aux abords d’un cimetière. Tourmentée par des revenants, elle va se tourner vers une sorcière. Dans cet univers, la sorcellerie est devenue une discipline quasi-scientifique. Or expliquer le phénomène de hantise peut le rendre plus angoissant encore que s’il restait mystérieux.

Derrière le comptoir de son éditrice qui publie également Marie-Pierre Pruvot, icône trans des nuits parisiennes surnommée Bambi qui mena la revue du Carrousel durant les années 50-60, Jonathan Gillot nous tease le prochain volet de Désordres en évoquant une fuite en Europe de l’Est…

Il faut continuer d’écrire pour s’améliorer et pour toucher plus de monde. À l’avenir, je laisserai davantage l’imagination du lecteur faire le boulot. Écrire un livre, c’est trouver l’équation parfaite.

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