Jules Verne, Jean Moulin, Honoré de Balzac, Gustave Flaubert : on nous a trop longtemps caché qu’ils étaient bisexuels…
Culture

Jules Verne, Jean Moulin, Honoré de Balzac, Gustave Flaubert : on nous a trop longtemps caché qu’ils étaient bisexuels…


À la lecture des 850 portraits qui constituent l’énorme Dictionnaire historique des homosexuels célèbres de Michel Larivière, on se dit que décidément, l’Histoire est fondée sur des mensonges – même par omission – et des falsifications, lorsqu’il s’agit de la vie intime des éminences de notre panthéon culturel.

Jean Moulin, le héros de la Résistance… ? Jules Verne, l’un des écrivains français les plus connus dans le monde ? Honoré de Balzac, le maître du roman français, l’auteur prolifique de la Comédie Humaine ? Et bien oui… Il a fallu attendre les années 50-60 pour que les historien·ne·s osent dire que le peintre Michel Ange était homosexuel, par exemple. Quel intérêt, diront certains ? Larivière soutient qu’on ne peut bien comprendre le personnage de Rastignac du Père Goriot de Balzac que si on sait qu’à la même époque, il était bisexuel.

On parle beaucoup, en ce moment, du rapport de l’œuvre et de son auteur (autour de Polanski, que certains voudraient voir dissociés les films des  accusations de viol dont il est l’objet). Mais on voit, lorsqu’il s’agit d’homosexualité, qu’il y a souvent un sous-texte, qu’un sens nouveau jaillit lorsqu’on découvre les « penchants » des auteurs, comme on disait au XXe siècle…  Relire La petite sirène d’Hans Christian Andersen en connaissant ses amours avec Edward en font une métaphore des amours impossibles, et donc les affres des hommes homosexuels en proie à leurs sentiments parfois contrariés… Le succès des missions secrètes de Jean Moulin est perçu d’un jour nouveau lorsqu’on comprend que la bisexualité donne une certaine habileté à vivre dans la clandestinité… Et cetera !

Parfois absentes de leurs « mémoires » ou « autobiographies » officielles, c’est dans leurs correspondances – privées mais conservées, comme celles de Balzac à son ami Henri de Latouche, Eugène Sue ou l’auteur dramatique Jules Sandeau – que l’on découvre les amours homosexuelles cachées des grands hommes de notre culture. Des écrivains comme Balzac, Verne, Lautréamont, Mauriac, Montaigne, Montherlant, Sade, Cervantès, Cyrano, Erasme, Flaubert, Goethe, Shakespeare se révèlent dans le Dictionnaire historique des homosexuels célèbres, mais aussi les Cary Grant, James Dean, Jean-Edern Hallier, Yves Mourousi… ainsi que la longue liste des compositeurs comme Chopin, Ravel, Shubert, Satie, Tchaïkosvski. Et les « politiques » : Cambacérès, Atatürk, Jules César, ou le célèbre résistant Jean Moulin…  Rudyard Kipling fit à 23 ans le tour du monde avec son amant, l’américain Walcott Starr Balestier. À Los Angeles, le jeune James Dean s’installa avec son amant Bill Blast et devint le cavalier de Clifton Webb dans les réceptions Hollywood avant de cacher son homosexualité quand commença la chasse aux communistes et homosexuels du sénateur McCarthy. Les producteurs de cinéma l’obligèrent alors à s’afficher avec une fausse fiancée…

Les princes et rois divers ne sont pas oubliés, bien sûr. Nous en parlions ici :

L’Historia de ces princes homos qu’on nous a longtemps cachée

En 2014 déjà, l’historien Michel Larivière détaillait ses trouvailles dans Les Amours masculines de nos grands hommes. Ses portraits de Louis XIII, Théodore Géricault ou Honoré de Balzac s’appuyaient déjà sur des textes historiques, des études bibliographiques ou des lettres et documents que l’auteur est allé chercher dans différents fonds archives. Car rarement un homme célèbre aura écrit noir sur blanc qu’il était homosexuel ou bi. Il faut pour cela s’appuyer sur des lettres plus ou moins enflammées. À 30 ans, Gustave Flaubert évoquait les jeunes gamins qu’il s’offrait en Orient. Dans une lettre écrite du Caire en 1850, il disait :

Ici c’est très bien porté. On avoue sa sodomie, on en parle à la table d’hôte. C’est aux bains que cela se pratique. On retient le bain pour soi (5 francs) y compris les masseurs et la pipe et on enfile son gamin dans les salles.

Dans un message que lui adressait son ami Alfred Le Poittevin, Flaubert pouvait lire : « Je t’embrasse le priape en te socratisant. Je viendrai te voir sans faute vers une heure. Bandes-tu ?». Reste-t-il des doutes ? De moins en moins quand l’écrivain lui-même dit à Louis Bouilhet de ses aventures au Caire :

Tu me demandes si j’ai consommé l’œuvre des bains. Oui, sur un jeune gaillard gravé de la petite vérole qui avait un énorme turban qui m’a fait rire. Je recommencerai.

En 2016, Michel Larivière déjouait les faux-semblants et tentait de passer outre les censures intimes en rappelant l’homosexualité ou la bisexualité de certains auteurs comme Jules Verne, Oscar Wilde (dont on pensait qu’il n’était qu’homo, mais non) dans son livre Femmes d’homosexuels (voir ci-dessous). Certaines connaissent l’homosexualité de leur mari, comme Wallis Simpson, épouse d’Edouard, le duc de Windsor; d’autres la découvrent pendant la vie conjugale à l’instar de Madeleine Rondeaux, la femme d’André Gide. Certaines s’accommodent de la bisexualité – parfois évolutive – de leurs maris : Goethe fut très attaché à Christiane Vulpuis, comme Aragon à Elsa Triolet, même si de son propre aveu il n’avait avec elle « que des érections incomplètes ». Plus vieux, alors ouvertement gay, il retrouvera sa vigueur… D’autres subirent l’abstinence absolue juste après la noce. À la découverte du pot-aux-roses, certaines réagissent avec vigueur : Madeleine brûlera vingt ans de correspondance de Gide. L’écrivain, qui y voyait « le couronnement de son œuvre », se désolera de cette « grande perte pour la littérature ». Mais le plus souvent, point de scandale, que ce soit par amour ou par honte, les femmes de Verlaine ou de Wilde, même au climax du scandale public, même au moment de divorcer, protégent leurs maris en taisant leur homosexualité ou en caviardant, comme Mme Jules Verne, les passages un peu trop explicites de leurs journaux intimes.

À LIRE ICI :

Femmes d’homosexuels, « drôles » de destins

L’histoire garde ses mystères et les histoires intimes leurs secrets encore plus enfouis, mais pour une fois, enfin, un historien interprète des textes dans un sens « homo-sensible », qui contre-balance les siècles de censure ou d’auto-censure (quand l’homosexualité était pénalisée, criminalisée, honnie), de honte et de rejet… Cela pose bien sûr la question des limites de l’exercice.

Déjà de 2009 à 2013, Michel Larivière tenait la chronique mensuelle « On vous l’a caché à l’école » dans le magazine TÊTU, où il relevait ces « histoires secrètes ». Et parfois, dénouait le vrai des « ragots », les affinités subtilement cachées de l’outing – véridique ou non – avant l’heure. Dans la dernière partie de son dictionnaire, il revient sur les révélations non-argumentées par des faits ou des confessions, mais aussi sur les « accusations » d’homosexualité malveillantes. Comme ce fût le cas pour Isaac Newton, parce qu’il n’aurait pas connu de femmes, ou pour les protestants Calvin et Luther, afin de nuire à leur influence naissante. Léon Blum, Winston Churchill et le Pape Pie XII ont également « subi » des rumeurs. Certains ont été l’objet de l’affection d’homosexuels, sans l’être eux-mêmes, comme Salvador Dali. Certains ont vécu des amitiés extrêmement fusionnelles, sans – a priori – franchir le rubicon…

 

Le dictionnaire historique des homosexuel-le-s célèbres , de Michel Larivière, paru aux éditions la musardine, 496 p., 23 euros.

 

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  • Bob Volte

    Il est curieux de lire un article qui dénonce que l’Histoire officielle efface les facettes sexuelles non hétéro de ses principales personnalités tout en occultant les femmes au sein de l’article en les cantonnant au rôle de « femmes de »… Sérieusement ne pas évoquer une seule femme comme bie ou homosexuelle et ayant pris part à l’Histoire, vous n’avez pas l’impression que c’est un peu problématique?

  • Bob Volte

    Il est curieux de lire un article qui dénonce que l’Histoire officielle efface les facettes sexuelles non hétéro de ses principales personnalités tout en occultant les femmes au sein de l’article en les cantonnant au rôle de « femmes de »… Sérieusement ne pas évoquer une seule femme comme bie ou homosexuelle et ayant pris part à l’Histoire, vous n’avez pas l’impression que c’est un peu problématique?

  • Allo

    Je m’interroge sur la signification du mot « gamin » dans la citation de Flaubert. Si ça a le même sens qu’aujourd’hui, sachant qu’en plus, Flaubert était jeune (30 ans), je trouve ça grave. Pas vous ?

  • petitcesar1

    il faut croire que l »homosexualité (ou bi) féminine est moins grave aux yeux des hétéros. le fait qu’il n’y a pas de pénétration par des pénis les traumatisent moins, de toute évidence

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