Mr WH était-il le grand amour homosexuel de… Shakespeare ?

Que dirait William Shakespeare aujourd’hui de son intimité, comment se définirait-il ? On s’essaie depuis des siècles au coming-out posthume. Homo, peut-être. Bi ? That is the REAL question…

Tout l’été, nous vous racontons les histoires d’amour secrètes – entre hommes – de notre histoire contemporaine. Retrouvez toutes ces chroniques de la collection « Grand amour » ici.

Il faut savoir lire entre les lignes, à défaut de pouvoir remonter le temps et de pouvoir, à l’aune de l’évolution de nos mœurs, questionner les artistes sur la vérité de ce que fût leurs vies, pour qui bâtit leurs cœurs, à qui ils donnèrent leurs corps…

Peines d’amour perdues

Qui est ce Mr WH à qui la première édition en 1609 de ses sonnets était dédiée ? That is another question… Sa véritable identité ne fût jamais confirmée. Il en fallut moins que cela pour en conclure à un amant masculin. Certains ont évoqué son ami Henry Wriothesley ainsi que les marquis de Southampton et de Pembroke.
En 2016, soit exactement 400 ans après la mort de l’écrivain, le très sérieux Times Literary Supplement pointait du doigt « le contexte essentiellement homosexuel » du sonnet 116, « Nul n’a jamais aimé et je n’ai point écrit ». À la lecture de l’article, Sir Brian Vickers, exégète de l’écrivain à l’University College de Londres, a vu rouge. Il envoya une lettre au TLS dans laquelle il expédiait l’argument : « La rhétorique utilisée par Shakespeare permettait aux hommes d’exprimer leur amour sans implication d’attraction sexuelle. Toute interprétation autobiographique est de la pure fiction et une perte de temps car on ne connaît pas les destinataires des sonnets. » Certes, mais s’ils étaient dédiés à Mr WH, ils auraient aussi pu lui être destinés.
L’attaque de Sir Brian a fait sortir de ses gonds Stanley Wells, le président de l’honorable Shakespeare Birthplace Trust, qui a accusé son confrère de ne pas vouloir regarder la vérité en face. « Les sonnets sont imprégnés par la passion à la fois homosexuelle et hétérosexuelle », souligne le responsable de la mémoire du dramaturge. En outre, cet expert estime que les sonnets 13, 18 et 20 sont également « homo-érotiques », dans les limites de ce qui était permis à l’époque.
Alors réinterprète t-on démesurément ces signes avec nos yeux de lecteurs libérés de leurs ornières d’aujourd’hui, ou justement, y démasque t-on ce qu’il était impossible d’écrire clairement alors ?

À l’époque Élisabéthaine, il était très commun d’évoquer la beauté d’un autre homme, de louer sa peau et son regard, surtout quand il s’agissait de son supérieur hiérarchique… Et même que deux gentleman dorment ensemble… sans qu’il n’y ait rien de sexuel. De la même manière, la littérature médiévale française, ses romans de chevalerie et sa poésie amoureuse, promeut davantage les liens entre hommes qu’envers l’autre genre. L’homosexualité n’existait même pas en tant que concept contemporain, c’était une pratique adjacente à la vie maritale, et ce n’était pas vu comme une déviance. La ligne stricte qu’il existe aujourd’hui entre le désir des hommes et des femmes est relativement moderne. Un home pouvait être complètement “hétérosexuel” (même si cela n’a pas de sens à l’époque) et être attiré, à différents degrés par des hommes… Voilà pourquoi les pièces de Shakespeare sont pleines d’ambiguïtés sexuelles.
Bien qu’ils aient été publiés en 1609, c’est surtout grâce à l’éditeur John Benson que ces sonnets connaissent un début de gloire en 1640. Mais Benson, désireux d’assainir le travail de Shakespeare, a modifié beaucoup de pronoms masculins… Heureusement, la plupart des éditions contemporaines ont restauré la version originale.
« Dois-je te comparer à une journée d’été ? » fût écrit à un homme. Oui, le plus célèbre des sonnets était destiné à un autre homme.
Le sonnet 18 et 125 autres poèmes sont également destinés directement à un autre jeune homme. Les autres s’adressent à une « dame sombre »… Les 126 premiers sonnets insistent sur le fait que les jeunes aient des enfants pour transmettre leur beauté à la génération suivante. Puis ils deviennent progressivement furieux et presque amers, tristes que l’homme à qui ils s’adressent semble préférer un autre poète. William Shakespeare faisait il une crise de jalousie à Mr WH, ou n’était-ce juste qu’une coquetterie littéraire ?
William avait 18 ans lorsqu’il épousa Anne Hathaway (homonyme de l’actrice du 21e siècle !), 26 ans, et ils eurent trois enfants ensemble; deux survivront jusqu’à l’âge adulte… Lorsqu’il est mort, on glosa beaucoup sur ses dernières volontés : « Je donne à ma femme mon deuxième meilleur lit ». Alors qu’il vivait partiellement à Londres, libre et loin de la pesante vie de pater familia, on penserait qu’il avouait là une double vie. Mais c’est mal connaître le vocabulaire et les traditions élisabéthaines : le premier lit était par principe réservé aux invités, le second le lit conjugal et celui où naissent les enfants, où il permit donc à Anne de demeurer jusqu’à sa propre disparition…
Puisque les femmes étaient interdites de scène aux 16ème et 17ème siècle, les pièces de Shakespeare étaient toutes interprétées à l’origine par des hommes. Des hommes ont donc embrassé des hommes sur scène, habillés en femmes. Dans le film Shakespeare in Love (1998), Joseph Fiennes embrasse sur la bouche Gwyneth Paltrow déguisée en garçon. Pour nous, c’est presque impensable. Mais pour le facétieux auteur, c’est la possibilité dramatique de jouer avec les genres, les quiproquos, les apparences…

Dans La nuit des rois, il joue particulièrement bien avec ces artifices, et l’idée sous-jacente de l’homosexualité… Viola, naufragée, se renomme Cesario lorsqu’elle s’habille en homme, et entre au service de Duke Orsino, puis tombe progressivement amoureuse de lui (évidemment). Orsino est amoureux de la riche comtesse Olivia. Olivia est elle amoureuse de Cesario, mais ne se rend pas compte qu’elle est en fait amoureuse d’une femme travestie en d’homme.
Plus clair encore ? Il semblerait que Hamlet eut été gay. Oui, oui, l’homme au crâne. C’est probablement l’argument le plus faible, mais une légende urbaine veut que la première copie publiée de la pièce contenait un acrostiche disant «I am homosexual ». Sauf que pour cela, il faut, bon an, mal an, combiner le dernier discours d’Horatio avec le Prince Fortinbras, ainsi que la dernière indication scénique, puis finalement diviser « Exeunt » sur trois lignes.

I shall have also cause to speak,
And from his mouth whose voice will draw on
more; But let this same be presently perform’d, Even while men’s minds
are wild; lest more mischance On plots and errors,
happen. Let four captains Bear Hamlet, like a soldier, to the stage; For he was likely, had he been put
on, To have proved
most royally: and, for his passage, The soldiers’ music and the rites
of war Speak loudly for him. Take up the bodies:
such a sight as this Becomes the field, but here shows much amiss. Go, bid the soldiers shoot. A dead march.
E
xe
unt, bearing off the dead bodies;
after which a pea-
l of ordnance is shot off

 
Dans Troilus et Cressida, Shakespeare parle clairement de l’homosexualité d’Achille et de son amant Patrocle. Certains ont vu dans Le Marchand de Venise un triangle d’amour entre un homme plus âgé, un homme plus jeune et une femme. Le poète W.H Auden a décrit Antonio comme « un homme dont la vie émotionnelle, bien que sa conduite soit chaste, se concentre sur un membre de son propre sexe ». Dans Henry V, le Earl of Suffolk et le Duke of York meurent dans les bras l’un de l’autre, et Shakespeare décrit tendrement la scène :

Alors [York] se retourna et sur le cou de Suffolk
Il l’enlaça de son bras blessé et embrassa ses lèvres;
Et donc époux dans mort, avec du sang il a scellé
Un testament de fin noble

Les joyeuses commères de Windsor

Bien-sûr, tous ces exemples de personnages homosensibles ne font pas forcément de leur auteur un gay à rebours. S’il a écrit beaucoup plus sur les relations hétérosexuelles, cela montre qu’il était – à une époque où peu mentionnaient des relations amoureuses entre hommes – au moins ouvert à l’idée.
Dans une version moderne, le comédien Ben Whishaw a interprété un Richard II efféminé qui meurt percé de flèches. L’allusion au martyre de Saint Sébastien, la plus ancienne icône gay, est claire. Pour l’acteur ouvertement gay Sir Ian McKellen qui, s’il est surtout connu pour avoir interprété Gandalf dans Le Seigneur des anneaux a surtout une immense carrière dans le théâtre Shakespearien, est convaincu de la bisexualité du Barde : « Je dirais que Shakespeare a dormi avec des hommes. La complexité de ses comédies, le jeu avec les vêtements et les déguisements est immense. Shakespeare a évidemment eu du sexe avec des hommes et des femmes », déclarait-il lors d’une interview en 2010.
Une version gay de Romeo et Juliette est disponible en format audio, pour finir de vous convaincre du double-langage, ou du langage universel de l’amour shakesperien !

Beaucoup de bruit pour rien ?

Il est, comme dans chaque œuvre, évident que l’écriture parle de son auteur. Chaque œuvre est en partie autobiographique. On continuera le débat, qui naît toujours de la subtilité. Encore plus quand on s’appelle Shakespeare et que l’on a écrit des chefs d’œuvres intemporels.
Qu’aurait pensé William Shakespeare de tout ce raffut autour de sa sexualité ? « As you like it », certainement…
 
 

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