Marie Papillon : « Avec Instagram, on peut plus facilement rentrer en contact avec le monde lesbien »

Flanquée de son adorable mascotte canine, cette entrepreneuse ouvertement lesbienne divertit ses milliers d’abonnés à coups de stories Instagram désopilantes. Rencontre.

Son terrain de jeu, c’est Instagram. Chaque jour (ou presque), Marie Papillon amuse la galerie en capturant, smartphone à la main, des instants anodins de son quotidien en veillant à apporter sa petite touche humoristique. Comme une fenêtre sur son intimité, ses stories récurrentes la montrent en terrasse à vanner ses copines, souvent en retard, ou affalée sur son canapé à faire des play-backs hilarants par-dessus les programmes qui passent à la télé. Du contenu léger, qui lui aura tout de même valu d’accumuler plus de 100 000 abonnés sur le réseau social.

Si Marie a rencontré un tel succès, c’est grâce à son sens de l’humour et sa positivité imparable. Ou peut-être grâce à Bibi, le carlin croisé Cavalier King Charles à la moue boudeuse dont elle ne se sépare jamais. Ou peut-être aussi grâce à la transparence dont elle fait preuve, puisque la principale intéressée assume pleinement son homosexualité et n’hésite pas à y faire référence dans ses courtes vidéos. C’est pourquoi TÊTU a décidé de la contacter pour parler visibilité lesbienne, coming out et reportages sur les extraterrestres.

Si je ne me trompe pas, tu es originaire du Havre. Qu’est-ce qui t’a poussée à migrer à la capitale ?

Quand je me suis rendue compte que j’étais lesbienne, j’étais dans une ville qui est quand même une grande ville mais, il y a quinze ans, ce n’était pas du tout la même chose que maintenant. Il n’y avait pas les réseaux sociaux. Le seul endroit où tu pouvais aller et être toi, c’était dans le Marais. Du coup, je me suis dit qu’il fallait que j’aille faire mes études à Paris. D’une part, parce que j’avais envie d’être dans une ville où j’avais plus d’opportunités au niveau des études mais surtout pour pouvoir vivre mon homosexualité tranquillement.

Tu es arrivée à quel âge ?

A 18 ans, juste après le bac. Là-bas, j’ai fait une fac privée qui s’appelle l’Institut Catholique de Paris [rires]. Ce qui est très drôle, parce que je détonnais complètement. Après, j’ai commencé à travailler pour des showrooms dans la mode. J’ai toujours eu un peu la fibre commerciale et j’ai rencontré une amie qui a un food truck qui s’appelle Le Réfectoire. On a commencé à discuter de la vision qu’on avait et elle cherchait une associée. C’est là que j’ai commencé à bosser dans l’événementiel. Ensuite, j’ai monté le Food Market avec Virginie Godard. Ensuite j’ai monté mon agence événementielle avec mon associée Jane Ferreira et enfin j’ai ouvert le Studio Maurice. En gros, je suis entrepreneuse.

Tu gères tous ces business en parallèle ?

Alors le Réfectoire et le Food Market, je ne les gère plus. Ce sont mes associés qui s’occupent de l’opérationnel. Même si je les ai montés avec eux, j’ai du mal à prendre le mérite de ce qu’ils ont continué à faire. C’est eux qui les font vivre. Là, je suis plutôt dans une phase où je me focalise sur des projets plus artistiques à coté.

Même si cette carrière-là doit pas mal te tenir occupée, les gens ont découvert ton existence sur Internet, par les réseaux. Ça a commencé comment tout cet aspect-là ?

Déjà, j’ai toujours fait des conneries, les gens me connaissent pour ça. J’ai commencé à faire pas forcément des posts, mais des stories sur Instagram. Je me suis dit que c’était quand même un super moyen de s’exprimer, sachant qu’en plus c’est éphémère et que tu peux parler d’absolument tout. De là, j’ai vu que ça rentrait dans le quotidien des gens, que c’était quelque chose qu’ils regardaient souvent. Parce qu’il y a Bibi, parce qu’il y a Dodo, parce qu’il y a l’épicier d’en-bas… Parce que tu vois une vie qui est la mienne, en fait, mais sous un angle humoristique. Il m’arrive de faire de l’imitation parfois mais je ne suis pas dans un vrai exercice de comédie ou de rôle. Tout est improvisé, rien n’est écrit.

C’est grâce à ta visibilité que tu as notamment collaboré avec Golden Moustache par exemple ?

Ouais, complètement. C’est quand j’ai commencé à partager mes bêtises que ça m’a ouvert des portes.

Maintenant beaucoup de gens te qualifieraient d’influenceuse. Tu penses que ce terme te correspond bien ?

Non, je ne pense pas. Je ne connais pas très bien la définition, mais la vision qu’on s’en fait, c’est celle de quelqu’un qui en vit, qui reçoit des produits, qui met en avant des marques. J’ai pu le faire mais honnêtement, je ne le fais pas vraiment au quotidien. Ce n’est pas le but premier de mon Instagram. Après, peut-être que j’influence les gens sur d’autres sujets, de par les bêtises que je fais. Mais disons que j’ai un peu du mal avec ce terme parce qu’il désigne un vrai métier.

Tu ne caches pas ton homosexualité, tu en parles ouvertement. Quand est-ce que tu as fait ton coming out ?

J’ai su très, très tôt. Pour moi, je suis née et j’aimais les filles. J’ai appris à 6 ans que ce n’était manifestement pas possible. La société me demandait de rentrer dans un schéma particulier. Heureusement, je suis dans une famille où mon frère est gay aussi, où mes parents sont des gens très à l’écoute qui ne m’ont jamais inculquée de rejeter quelqu’un quelle que soit la minorité à laquelle il appartient. Mais mine de rien, j’avais peur de leur dire parce qu’à l’époque, c’était quelque chose qui ne se faisait pas. En fin de compte, à 19 ans, j’ai fait mon coming out et ça nous a rapprochés encore plus. Depuis, c’est un non-sujet en fait.

J’ai eu beaucoup de chance d’être bien entourée, avec mes amis aussi. C’est quelque chose que j’ai toujours dit dans mon travail parce que je ne voulais pas avoir à me cacher. Heureusement pour moi, et ce n’est pas le cas de tout le monde, je n’ai jamais eu un seul commentaire homophobe sur Instagram. J’ai une communauté très bienveillante. Je ne sais pas pourquoi mais c’est vrai que je ne reçois aucun message de haine à ce sujet.

Justement, tu communiques avec ta communauté ? Tu arrives à cerner si ce sont des jeunes femmes lesbiennes qui te suivent par exemple ?

Franchement, il y a de tout. J’ai 80% de femmes qui me suivent, c’est sûr. Ce qui est génial justement, c’est que je n’ai pas une communauté ciblée. Non pas que je ne veuille pas une communauté exclusivement lesbienne mais j’aime bien avoir de tout. Il y a des femmes plus âgées, des femmes hétéros, des femmes de tous horizons. Vraiment, c’est hétéroclite et c’est ça qui est chouette. J’adore. Tu te mets à te dire que par le biais de l’humour, tu peux toucher tout le monde. On s’en fout que je sois lesbienne. C’est important plutôt pour les gens qui n’arrivent pas à s’assumer.

C’est intéressant parce que tu parles là d’offrir une représentation à des personnes qui n’en ont peut-être pas eue. Est-ce que tu as l’impression d’être un modèle lesbienne à ton échelle ?

Honnêtement, je ne sais pas du tout. Je reçois parfois des messages de filles plus jeunes qui m’envoient « voilà je suis amoureuse d’une fille, j’ose pas le dire mais je vois que toi tu l’assumes donc ça me fait du bien ». Après, je n’aurais pas la prétention de dire que je suis un modèle. Tu veux me faire dire que je suis une icône lesbienne, c’est ça ?! [rires] Du moment que je fais rire les gens, que je véhicule un message plutôt positif, que mon homosexualité participe à ça et que ça donne un peu d’espoir à certains, ça me va.

En grandissant, tu as dû ressentir le manque de représentation dans les médias. Est-ce que tu avais des modèles lesbiennes quand tu étais plus jeune ?

Oui, grave ! Alors si ça se trouve, j’avais des modèles mais elles n’étaient pas lesbiennes, c’est ça qui est très drôle. J’avais Mademoiselle K, Nina Bouraoui, toutes les actrices de la série The L Word. Mylène Farmer, forcément. Quand tu regardes, en filles, il n’y en avait pas tant que ça.

Tu as l’impression qu’il y a eu des avancées, en France, en termes de représentation pour offrir une meilleure visibilité aux lesbiennes ?

Je pense qu’il y a eu une avancée pour le monde LGBT+ en général parce que la société est plus ouverte à ça. Il y a 15 ans, c’était pas du tout le même délire. Quand je venais aux dîners, j’étais présentée comme « l’amie lesbienne ». Maintenant, on s’en fiche complètement. Vu que les mentalités ont avancé, forcément, il se passe aussi plus de choses au niveau de la communication, des campagnes de pub, de la culture. Je vois qu’il y a beaucoup de chanteuses qui se revendiquent lesbiennes. Je pense à Hoshi, Vendredi Sur Mer, Aloïse Sauvage, Pomme… Alors si ça se trouve, plein de filles d’autres générations qui étaient lesbiennes et qui n’ont jamais pu s’assumer.

Surtout sur la scène francophone, c’est vrai qu’on a eu de belles avancées ces derniers années.

Oui, voilà. Même à l’international, on a des égéries comme Kristen Stewart, Cara Delevingne. C’est chouette même si ça n’empêche pas qu’il y a quand même un gros problème au niveau de tout ce qui est homoparentalité. Sur ces droits-là, on n’avance pas. Je passe du coq à l’âne mais l’arrivée des réseaux sociaux aussi a permis aux jeunes de parler plus facilement. Alors qu’à l’époque, on avait Gaypax, Skyblog et Cleargay. Il fallait payer donc c’était compliqué. Maintenant, avec les applications comme Tinder ou Instagram, tu peux plus facilement rentrer en contact avec le monde lesbien et t’affirmer. En tout cas, je pense que, par rapport à quinze ans en arrière, il y a eu des avancées et pas que pour les lesbiennes. Je pense aussi à toutes les autres orientations et identités.

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C’est marrant, tu as évoqué les sites à l’ancienne comme Gaypax. Aujourd’hui, les gays ont Grindr, Hornet et plein d’autres applis alors que les lesbiennes n’ont aucune application emblématique conçue pour elles.

C’est vrai, je suis d’accord. Il y a plusieurs choses que je regrette pour le milieu lesbien. Je me rappelle qu’à l’époque, il y avait des bars où on pouvait sortir. Il y avait le Pulp, le 3W, le Troisième Lieu… ce n’était que des bars lesbiens. Alors est-ce que c’était parce que l’homosexualité était quelque chose de plus caché et qu’il fallait par conséquent se retrouver dans ces endroits ? Je ne sais pas. Toujours est-il qu’il y avait quand même une communauté lesbienne super ancrée dans ce genre de lieux. Je regrette qu’il n’y ait plus de bars comme ça.

Moi, j’ai jamais utilisé en règle générale les applis de rencontres, j’ai uniquement utilisé les sites au début quand je me découvrais lesbienne parce que j’étais dans ma chambre, au Havre. Avec mon frère, on s’appelait les gays du village parce qu’on avait l’impression d’être les seuls homos de la ville [rires]. Je n’avais pas le choix. Toutes mes amies qui se sentent lesbiennes ou qui ont envie d’essayer me demandent comment faire. Elles passent par Instagram mais tu ne peux pas savoir si une fille est lesbienne sur Insta. Ça n’est pas écrit, ça n’est pas conçu pour ça. C’est vrai que ce serait chouette qu’il y ait un réseau uniquement pour les filles.

Le Marais est en train de changer, il y a des nouvelles enseignes qui n’ont rien à voir avec l’identité LGBT+ qui s’installent…

Pour moi, ça n’est plus le quartier gay. Alors oui, il y a quelques bars rue des Archives mais c’est juste pour les mecs. Maintenant, c’est plus touristique, plus bobo, c’est des boutiques. Même si j’ai mal vécu le fait de devoir cacher mon homosexualité au début, j’ai un super souvenir de cette période. Tu savais que tu allais dans un lieu où les gens t’acceptaient comme tu étais et c’était rassurant.

Pour en revenir à ta présence sur les réseaux sociaux et notamment Instagram, il y a une personne dont on n’a pas parlé. Enfin plus qu’une personne, une icône : Bibi. Tu peux nous en dire plus sur ta mascotte ?

Bibi, je l’ai eue y a dix ans. Elle était toute petite. C’est mon ex qui me l’avait offerte parce que je voulais absolument un chien. Un jour, elle s’est pointée avec Bibi. Je l’ai vraiment eue quand j’étais étudiante. Elle a tout vécu avec moi : mes ruptures, mes déménagements, mes moments les plus compliqués. C’est pas un chien comme les autres, t’as vraiment l’impression que c’est une petite personne. Je fais tout avec elle. Quand je l’ai pas avec moi, je la cherche. Le problème, c’est que je la vois vieillir. Je n’ai qu’une crainte, c’est le jour où elle va partir. Je ne suis pas quelqu’un de sensible, je n’ai pas la larme facile… mais alors, Bibi, c’est tout pour moi. Mais ça, c’est le syndrome des lesbiennes, elles peuvent pas forcément avoir d’enfant alors elles prennent un chien [rires]. Mais tu sais que c’est drôle parce qu’il y a des gens qui me suivent juste pour Bibi. Ils demandent des photos d’elle, des stories avec elle à la une.

Comment tu vis le fait qu’elle te vole la vedette comme ça ?

Très bien ! Il y a même des gens dans la rue qui reconnaissent Bibi avant moi. C’est vrai que c’est un chien super LGBT, Bibi. C’est ma meilleure amie, je ne vais pas te mentir.

Il y a une autre personne qu’on voit souvent dans tes stories, c’est Dodo. Qui est-elle pour toi ?

Il y a plein de gens qui me demandent ! Dodo, en fait, c’était ma voisine quand j’ai emménagé. On partageait le même balcon. On a commencé à se parler et depuis, c’est devenue une meilleure amie aussi. Elle a 75 ans mais je ressens même pas de différence d’âge entre nous. Quand je te dis que la différence, quelle qu’elle soit, n’est pas un critère moi, je le pense vraiment. Quand il y a eu la vague d’agressions homophobes dans la rue, elle m’appelait pour me dire de ne pas sortir. Elle me manque énormément, c’est très dur de ne pas la voir en ce moment.

Globalement, ce n’est pas trop pesant de devoir être présente sur les réseaux ?

Alors, pas du tout. C’est rare mais il y a des moments où je ne vais rien mettre. C’est juste que parfois, je n’ai pas envie d’être sur mon téléphone ou que je n’ai rien eu de drôle à partager. C’est très bizarre ce que je vais te dire, mais je ne suis pas quelqu’un qui va être triste facilement ou qui va avoir des périodes down. Je suis toujours dans la positivité, ce qui peut être agaçant.

Comment ça se passe le confinement pour toi ? Tu occupes comment tes journées ?

J’ai signé un projet de fiction avec une boîte de production, donc j’écris le scénario. Honnêtement, ça m’occupe énormément. Je suis toute seule dessus. C’est forcément une fiction humoristique [rires]. Après, je prends du temps pour cuisiner. Je ne lis pas du tout, yoga non plus. Du sport, un petit peu. En fait, je flâne, ce qui ne m’était pas arrivé depuis dix ans. Parfois, je m’assois et je ne fais rien. Je regarde des reportages. Hier, par exemple, c’était sur les extraterrestres. Je vais profiter de ce confinement pour apprendre des trucs donc je regarde beaucoup de documentaires. Je revois aussi des films que j’avais pas vus depuis longtemps. C’est quoi déjà ce film de lesbiennes avec les agents secrets ?!

Tu veux parler de D.E.B.S. ?

Oui [rires]. J’adore. Alors ça, c’était mon film préféré quand j’étais petite. Lucy Diamond [l’antagoniste du film en question, ndlr], tu peux la rajouter comme icône gay de ma jeunesse. Mais donc oui, je flâne.  J’appelle des gens que je prenais plus le temps d’appeler. Et je pense aussi aux femmes qui subissent des violences, aux personnes âgées qui habitent toutes seules. C’est compliqué de communiquer d’un point de vue humoristique là-dessus mais j’essaie comme je peux de sensibiliser les gens sur ces sujets à ma manière.

Crédit photos : Marie Papillon pour Têtu


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