justice"Ça a des conséquences" : Barbara Butch au procès de son cyberharcèlement

Par Maëlle Le Corre le 26/09/2025
Barbara Butch porte la flamme des jeux Olympiques

Cinq hommes sont jugés devant le tribunal correctionnel de Paris pour le harcèlement en ligne subi en juillet 2024 par la DJ lesbienne et militante anti-grossophobie Barbara Butch après sa participation à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris. Récit d’audience. 

“Je vois leur visage, eux me reconnaissent… mais moi je ne les connais pas”, lâche Barbara Butch tandis que la 10e chambre correctionnelle du tribunal de Paris se remplit, ce jeudi 25 septembre. La DJ est venue entourée de sa femme et de quelques amies proches qui serrent les rangs autour d’elle. Malgré ce soutien, difficile de cacher son trouble à l’idée de se retrouver face aux hommes qui vont comparaître pour cyberharcèlement et menaces de mort à son encontre à la suite de sa participation à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques (JO) de Paris 2024. Sur les cinq prévenus du dossier, quatre ont fait le déplacement, âgés de 24 à 57 ans.

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“Tkt on va t’attraper la grosse”, “Crève salope”, “Tu vas payer”, “Va falloir faire attention à vos actes, la bouchère”… Les messages lus à l’audience montrent l’intensité de la vague de haine lesbophobe, grossophobe et antisémite qui s’est abattue sur la DJ après son set lors du tableau “Festivités” de la cérémonie mise en scène par Thomas Jolly le 26 juillet 2024. Mais comme lors du procès des cyberharceleurs de ce dernier au printemps dernier, la petite poignée de prévenus comparaissant pour des faits similaires peine à saisir sa responsabilité : reconnaissant être les auteurs de messages privés nauséabonds envoyés à l’artiste via Instagram, ils nient cependant avoir su qu’ils prenaient part à un cyberharcèlement et semblent ne pas comprendre la violence de leurs actes. 

Barbara Butch raconte son enfer

“Je ne perçois pas le message menaçant, ni le caractère harcelant”, se défend devant la chambre l’un des prévenus, Simon O., étudiant en master d’hôtellerie. “Je voulais qu’elle comprenne qu’elle avait généré de la douleur chez des gens”, soutient quant à lui Pierre-Philippe B., père de famille et directeur des achats dans une grande entreprise. Jordan S., qui avait baptisé son compte Instagram “Arracheur de LGBT” – et qui n’a pas daigné se présenter – est le seul à comparaître non seulement pour cyberharcèlement mais aussi pour menace de crime et de mort liée à l’orientation sexuelle. À la barre, Barbara Butch revient sur l’effroi généré par la découverte des messages venus du monde entier. Une descente aux enfers, après l’euphorie d’avoir participé à un moment historique : “Comme si, à chaque pas, je me prenais un coup dans la figure.” Des insultes en rafale, likées par milliers, des commentaires haineux, des emojis allant du couteau au cochon, des mèmes écoeurants de violence.

“Ça m’a fait un trou dans le cœur, poursuit la victime face à la présidente de la chambre. Je me suis pris autant de ‘sale juive’ que de ‘sale lesbienne’ que de ‘sale grosse’.” Elle explique que son épouse – qui a pu témoigner –, mais aussi son entourage ont reçu par ricochet des menaces de mort et de viol. “Ça me tue de ne pas avoir pu les protéger”, souffle l’artiste, qui énumère les conséquences physiques et psychologiques de ce harcèlement numérique : aménorrhée (disparition des menstruations), crises d’angoisse, agoraphobie chronique… “Vous comprenez que la scène a pu heurter ?”, la questionne une des avocates de la défense en référence au tableau de la cérémonie que d’aucuns ont pris pour une parodie de la Cène chrétienne. “La seule chose qui a heurté cette personne, c’est de voir des grosses, des gouines, des pédés et des personnes racisées devant la France entière”, lui rétorque Barbara Butch. 

Le harcèlement tue

Juste après avoir entendu le témoignage de la DJ, deux des prévenus se lèvent et présentent des excuses. Adrien L., aide-soignant qui a choisi d’assurer sa défense sans avocat, évoque son isolement social et sa propre bisexualité, semblant le plus prompt à prendre conscience de l’impact sur la santé mentale de la victime, malgré le manque d’explications qu’il est capable de fournir sur les raisons de son message, qu’il justifie par son addiction à l’alcool. Alexis G. lui emboîte le pas. Malgré ses excuses, il peine à convaincre qu'il n’avait aucune conscience du harcèlement dont la DJ était déjà victime. Les deux autres prévenus présents n'expriment quant à eux aucune remise en question, prétextant avoir été offensés dans leur foi catholique pour justifier leurs messages.  

Pour MeA udrey Mselatti, avocate de Barbara Butch, la décision de la justice dans cette affaire devra être un symbole de sensibilisation sur la violence que constitue le cyberharcèlement. Elle rappelle ce que chaque prévenu a reconnu pendant l’audience : aucun ne lui aurait adressé de tels propos dans le monde réel, comme si leur portée était moindre derrière un écran. “Mais ces mots tuent”, insiste-t-elle, avant d’exprimer une pensée pour le jeune Lucas, collégien gay qui s’est suicidé en janvier 2023 après avoir été harcelé dans son collège. “Ce procès montre le manque de moyens humains et financiers pour identifier les comptes et quantifier les messages de haine, pointe-t-elle. Ce n’est pas juste un procès pour Barbara Butch, il démontre aussi un problème social et sociétal et les carences du système pour poursuivre les auteurs.”  

Une peine de prison ferme requise

Du côté de la défense, chaque avocate a tenté de montrer qu’aucun des prévenus n’était conscient de la “meute numérique” à l’œuvre (expression employée par Me Louise Paris, qui défend Alexis G.). À ce titre, elles estiment donc que l’infraction de cyberharcèlement n’est pas constituée et réclament la relaxe. Le parquet a requis pour tous des stages de lutte contre la haine en ligne ainsi que, pour les quatre prévenus présents, des peines de prison avec sursis allant de trois à six mois. Il a par ailleurs demandé une peine de huit mois d’emprisonnement ferme pour Jordan S., l’accusé absent pendant l’audience.

“Je retiens qu’il y a eu des excuses et je crois que c’était sincère”, déclare Barbara Butch auprès de têtu· à l’issue des quelques heures d’audience. “Mon attente, c’était une prise de conscience mais je crois que ça ne sert à rien, confie-t-elle néanmoins avec amertume. Comme la procureure, elle espère désormais que ce procès aura au moins des vertus pédagogiques : “Le but, c’est que les gens voient que ça a des conséquences, que ça les freine.” Le délibéré sera rendu le 21 novembre. 

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Crédit photo : Anna Kurth / AFP

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