politiqueLe RN, allié des LGBT ? Histoire d'un guet-apens politique

Par Nicolas Scheffer le 27/03/2026

[Article à retrouver dans le magazine de têtu· du printemps, disponible chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] Tout en s'opposant à chaque avancée des droits LGBT, le parti de Marine Le Pen, aujourd'hui présidé par Jordan Bardella, mène depuis quinze ans une opération de prestidigitation destinée à conquérir un électorat inquiet de la hausse continue des violences homophobes.

Toulon, 3 septembre 1995. Maire Front national (FN) de la ville varoise, Jean-Marie Le Chevallier accueille l’Université d’été de son parti dans un contexte tendu. Quelques jours plus tôt, la mort suspecte de son directeur de cabinet, un certain Jean-Claude Poulet-Dachary, a été l’occasion d’un déballage sur la vie privée de la victime : des revues porno gays ont été retrouvées chez lui, à côté d’un portrait du maréchal Pétain, et Libération rapporte que pas plus tard que le soir de sa mort, l’homme était sorti à L’Olympe, un bar gay où il avait ses habitudes et se faisait appeler "Gloria". L’affaire agite le Landerneau frontiste, qui presse Jean-Marie Le Pen d’éclaircir sa position sur l’homosexualité dans le parti qu’il dirige. Celui-ci s’exécute à la tribune de l’Université d’été : "Si on m’apprenait qu’il y a des homosexuels au FN, je n’en serais pas étonné et je ne me cacherais pas sous la table. Il doit y a voir des homosexuels, mais il n’y a pas de folles. Les folles, on les envoie se faire voir ailleurs."

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De fait, la présence d’homosexuels dans les réseaux frontistes est un secret de Polichinelle. Dans son livre Droite nationaliste et homosexualités en France (SUP), paru l’an dernier, l’historien Mickaël Studnicki recense ainsi certains des plus fervents soutiens de Jean-Marie Le Pen, comme les écrivains Roger Peyrefitte, auteur des Amitiés particulières, ou son ami Jacques de Ricaumont, cofondateur du groupe militant "homophile" Arcadie. Au sein des instances du parti, on peut encore citer son directeur de la communication, Alain Vizier, ou encore Lorrain de Saint Affrique, conseiller en communication du patriarche. "Il y a une dichotomie, souligne l’auteur. Dans le privé, Jean-Marie Le Pen a toujours côtoyé des homosexuels, tout en défendant publiquement une ligne selon laquelle l’homosexualité relève d’une contagion sociale et en instrumentalisant l’épidémie de sida." En effet, le président du FN, qui avait déclaré en 1987 à la télévision que "le sidaïque [sic] est une espèce de lépreux", confirme depuis Toulon l’opposition du parti à l’avancée des droits : "Le FN critique l’homosexualité militante réclamant des droits plus étendus." Quelques années plus tard, lors du débat sur le Pacs, il déclarera encore que le Parlement "n’a pas à légiférer au profit de lobbies organisés, prétendant imposer leurs comportements déviants en modèle social normatif".

Les Le Pen contre les droits LGBT

Cette ligne, sa fille Marine Le Pen la reprendra à son compte après avoir pris la tête du parti en 2011. Lors de l’examen du projet de loi ouvrant le mariage aux homosexuels, en 2013, elle cingle : "Le mariage n’était qu’une revendication ultra minoritaire portée par un microlobby, qui est le microlobby LGBT, devant lequel le président de la République était à plat ventre." Et de promettre : "Oui, je l’abolirai." Une ligne qu’elle maintiendra en 2017 durant sa campagne présidentielle, au cours de laquelle la présidente du FN s’engage toujours à abolir la loi Taubira, mais aussi à empêcher l’ouverture de la procréation médicalement assistée (PMA) aux lesbiennes.

De son côté, son paternel se rappelle à l’opinion par des saillies homophobes récurrentes qui lui vaudront trois condamnations en justice. En mars 2016, dans un "journal de bord" vidéo qu’il alimente sur internet, il lie l’homosexualité à la pédophilie : "Je crois que la pédophilie, qui a trouvé ses lettres de noblesse… interdites, mais tout de même, dans l’exaltation de l’homosexualité, met en cause toutes les professions qui approchent l’enfance et la jeunesse." Quelques mois plus tard, interrogé par Le Figaro sur la représentation des homos au sein du parti qu’il a fondé, il répond que "les homosexuels, c’est comme le sel dans la soupe : s’il n’y en a pas assez, c’est un peu fade, s’il y en a trop, c’est imbuvable". L’année suivante, après l’assassinat par un terroriste islamiste du policier Xavier Jugelé sur l’avenue des Champs-Élysées, à Paris, Jean-Marie Le Pen regrette qu’on ait donné la parole aux conjoint de la victime lors de l’hommage national : "Cette particularité familiale doit être tenue à l’écart de ce genre de cérémonie, qui gagnerait d’ailleurs à plus de discrétion."

Une escouade de députés RN gays

Pour tenter d’effacer la lourde ardoise du paternel, en 2018, sa fille l’exclut du parti, qu’elle rebaptise Rassemblement national (RN). Les élections législatives suivantes, en 2022, sont l’occasion d’un retournement de veste en règle : Marine Le Pen, placée en deuxième position des intentions de vote LGBT dans un sondage réalisé par l’Ifop pour têtu·, affirme devant la presse, face une mère qui tient son bébé né d’une PMA : "Je ne retirerai aucun droit à aucun Français." À l’Assemblée nationale, le RN envoie dans la foulée 89 députés, dont environ un quart sont gays, soit le plus gros contingent connu de parlementaires homosexuels dans l’histoire de l’institution. Alors, que s’est-il passé ?

En réalité, Marine Le Pen a intégré dès le départ la question de l’homosexualité à sa stratégie de "dédiabolisation" du FN. C’est qu’elle a trouvé un angle d’attaque conciliant les obsessions du parti avec ce revirement stratégique… Le 10 décembre 2010, dans un discours devant des militants à Lyon, la future présidente du parti déclare que les prières musulmanes de rue lui font penser à la France de l’Occupation, ajoutant : "Dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif, ni même français ou blanc." Un an plus tard, têtu· se penche sur cette stratégie. "Danger, le plan de Marine Le Pen pour nous piéger", alerte le magazine, qui développe : "Depuis plusieurs mois, la leader du Front national multiplie les clins d’œil à l’égard des homosexuels. Surfant sur les tensions communautaires, elle tente d’instrumentaliser les gays, comme d’autres minorités, pour constituer un front anti-islam." Interrogée sur sa "drague des homos", l’intéressée replace son argument : "Il est plus facile de faire des kiss-in devant les églises que d’aller les faire devant les mosquées."

Marine Le Pen & Geert Wilders

Une rencontre a déterminé ce nouvel argumentaire : celle du Néerlandais Geert Wilders, qui a fondé en 2006 son mouvement d’extrême droite, le Parti pour la liberté. "Au début des années 2010, Marine Le Pen a une sorte de coup de foudre intellectuel pour cet homme qui obtient des résultats électoraux impressionnants dans son pays", retrace Marie-Pierre Bourgeois, journaliste et autrice, en 2016, de Rose Marine. Enquête sur le FN et l’homosexualité. L’année 2010, c’est aussi celle où un certain Renaud Camus, écrivain français homosexuel, élabore sa théorie du "grand remplacement", selon laquelle l’immigration musulmane vise à produire un changement civilisationnel en Europe. Pour Geert Wilders, la solution est simple : interdire le Coran, qu’il compare à Mein Kampf. Pas de quoi faire sursauter la fille de Jean-Marie Le Pen, qui appelle lors des élections européennes de 2013 à une collaboration entre son parti et celui du Néerlandais. L’année suivante, première prise de guerre : dans le sillage de La Manif pour tous, Sébastien Chenu, confondateur de GayLib, association LGBT de la droite libérale, claque la porte de l’UMP (l’ancien nom du parti de droite Les Républicains), dont il pointe le conservatisme, pour rejoindre le FN. À ses anciens camarades qui dénoncent une trahison, il rétorque : "Je ne veux pas être réduit à mon orientation sexuelle, c’est un élément de ma vie comme un autre."

L’étape historique du vote de la loi Taubira n’arrangeait pas Marine Le Pen, coincée entre son entreprise de normalisation, désormais incarnée par Florian Philippot – qu’elle a nommé directeur stratégique de sa campagne présidentielle en 2012, puis vice-président du FN –, et l’aile catholique du parti, représentée par sa propre nièce Marion Maréchal-Le Pen, ouvertement en guerre contre les droits LGBT. Un épisode illustre ce grand écart : interrogée par BFMTV sur l’absence de premier lieutenant de sa tante dans les cortèges de La Manif pour tous, où elle-même s’est rendue, la nièce Le Pen lâche : "On devine un peu les raisons de son absence…" L’homosexualité de Florian Philippot n’est pas encore publique (il sera outé en 2014 par Closer), mais l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol saute sur l’occasion pour titrer : "Mme Philippot n’y était pas".

Le passage de la loi Taubira a, en revanche, ouvert une nouvelle perspective pour draguer l’électorat homo. Le raisonnement s’appuie sur des retours du terrain et des sondages : maintenant que l’égalité est acquise dans le droit, les homos aspirent à une autre priorité, leur sécurité. D’année en année, les rapports de SOS homophobie et les données du ministère de l’Intérieur montrent une augmentation incessante des violences LGBTphobes. Marine Le Pen peut alors miser sur le populisme sécuritaire qui, lui, ne divise pas en interne. Le tour de passe-passe porte ses fruits : de 19% des intentions de vote LGBT en 2012, l’extrême droite grimpe à 23% cinq ans plus tard, à 30% en 2022 et, enfin, à 32% aujourd’hui. Reportage après reportage, têtu· le constate : les électeurs justifient leur vote pour le RN par la menace islamiste et la progression de phénomènes comme les guets-apens homophobes, face auxquelles la gauche est perçue comme n’apportant pas de réponses. "Au fond, résume à gros trait un avocat en marge du procès des auteurs d’un guet-apens homophobe, un électeur gay du RN, ce n’est rien d’autre qu’un ancien électeur gay de la gauche qui a été agressé…"

Un festival gay dans une commune RN

À Paris, cette extrême droite homo s’affiche désormais sans complexe. Il n’est pas rare de croiser des députés RN à la soirée Docteur Love ou bien Chez Mylène, un bar proche de la Seine, où des sympathisants n’hésitent plus à leur réclamer des selfies. À Hénin-Beaumont, fief de la députée Le Pen, dans le Pas-de-Calais, le maire Steeve Briois, en couple avec le député Bruno Bilde, a carrément organisé, en novembre 2025, un "Festival de la tolérance et de la lutte contre l’homophobie", une première dans une ville gérée par le RN. Le député gay Bruno Clavet y est venu disserter sous les couleurs du drapeau LGBT, tandis que, dans le hall du théâtre qui accueillait l’événement, ont été installés des panneaux pédagogiques sur les discriminations que subissent les homosexuels au travail ou à l’école – en revanche, pas un mot sur la transphobie. La journée s’est terminée par un spectacle de cabaret.

En parallèle, les recrues homos du parti déclinent et amplifient le message destiné à murmurer à l’oreille des LGBT. "Nous défendons la liberté sexuelle de chacun ; aujourd’hui, les adversaires de la liberté, ce sont les islamistes", plastronne Sébastien Chenu. "Le rigorisme islamique remplace le rigorisme catholique, avec un risque de passage à l’acte violent plus élevé", renchérit Thomas Ménagé, autre député gay du Loiret. Et Jean-Philippe Tanguy, député gay de la Somme, de balayer l’accusation d’islamophobie : "Je n’en veux pas à l’islam, mais à la bigoterie, celle qui pousse à être violent vis-à-vis des homosexuels."

Et voici le RN ripoliné en parti de la liberté sexuelle et de la laïcité, accusant La France insoumise (LFI) de sacrifier ces valeurs sur l’autel de la lutte contre l’islamophobie. En décembre 2025, lors de l’examen de la proposition de loi sur la réparation des préjudices liés à la répression de l’homosexualité jusqu’en 1982, Sébastien Chenu lance, à destination des troupes de Jean-Luc Mélenchon : "La peine de mort est requise en Iran, en Arabie saoudite, au Yémen, au Soudan ; à Gaza, l’homosexualité est considérée comme un crime moral et religieux, soumis à la charia. (…) Je m’étonne d’ailleurs que la gauche n’aborde jamais ce sujet…" Le mois suivant, lors de l’examen d’une proposition de résolution visant à inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes, le député Laurent Jacobelli provoque un tollé par cette formule lancée aux députés mélenchonistes qui s’y opposent : "Les Frères musulmans veulent lapider les homosexuels, si vous voulez lapider les homosexuels, votez LFI !"

Les alliés du RN

Le RN aurait donc changé de bord ? Pas si vite. Car ses propres accointances étrangères sont éloquentes : Marine Le Pen et ses troupes continuent bel et bien d’appartenir à l’internationale réactionnaire. À qui la présidente du parti réclame-t-elle une vidéo de soutien pour ses meetings présidentiels en 2022 ? Au Premier ministre hongrois, Viktor Orbàn, qui interdit les Prides. Qui lance l’appel "Libérez Marine Le Pen !" après sa condamnation pour détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires européens ? Donald Trump. Et quand Jordan Bardella co-orchestre un "Sommet trans­atlantique" à Bruxelles, c’est avec le parti ­national-conservateur de Giorgia Meloni, qui fait venir le ban et l’arrière-ban de l’extrême droite chrétienne mondiale.

En France, plusieurs mouvements continuent d’ailleurs de militer pour une alliance du RN avec l’extrême droite LGBTphobe incarnée par Éric Zemmour et Sarah Knafo. C’est notamment le cas du collectif Eros, dirigé par Yohan Pawer, nom d’emprunt d’un influenceur gay prônant "l’union des droites" pour "en finir avec le wokisme". C’est la nouvelle ligne de fracture au sein du FN version Marine. "Si le Rassemblement national devait s’unir avec Éric Zemmour, ce serait un sujet de rupture", avance Thomas Ménagé, qui rapporte : "Sur les réseaux sociaux, nous sommes beaucoup plus ciblés par les mouvements de type Civitas, pour qui le RN serait un lupanar dirigé par un lobby gay lubrique, que par l’extrême gauche !" Car appartenir à l’extrême droite n’empêche pas toujours d’en être la cible. En 2019, Jean-Philippe Tanguy en a fait la cuisante expérience, après s’être fait voler son téléphone dans une agression au ­couteau. "Une partie du contenu a été déversé sur Twitter avec des arguments totalement homophobes, alimentés par Alain Soral, affirmant que j’étais le mignon de mon premier patron, Nicolas Dupont-Aignan, et qu’il pouvait le prouver car il aurait mis la main sur mon téléphone", témoigne-t-il. Chassez le naturel…

Au fond, au sein de l’extrême droite européenne et mondiale, c’est bien la stratégie Geert Wilders-Marine Le Pen qui est l’exception, et la ligne national-conservatrice, la règle. "Le relatif libéralisme de Marine Le Pen sur la question des mœurs est incontestablement une différence fondamentale avec les autres extrêmes droites en Europe, mais aussi avec l’histoire des nationalismes", rappelle l’historien Marc Lazar, auteur, en 2025, de Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France – XIXe-XXIe siècle (Gallimard), qui relève d’ailleurs que Jordan Bardella se montre plus timide sur ces questions. C’est le problème avec les populismes : les discours s’adaptent à l’air du temps, mais le sens du vent peut changer brutalement.

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Crédit photo : Carine Schmitt / Hans Lucas via AFP