Plongée dans les illustrations de « Quand tu clubbais », hommage mélancolique aux nuits queers

Alors que la vie culturelle marche au ralenti depuis plus d’un an,  le livre illustré "Quand tu clubbais" nous rappelle que la fête est bien plus que ce qu’elle ne paraît. Kavehrne décrypte pour Têtu quelques-uns des dessins qui accompagnent les mots de Crame.

Voilà un an que nos vies se sont arrêtées, posant une parenthèse interminable entre nos activités sociales et culturelles jugées non-essentielles. Depuis, les voix se lèvent, de plus en plus nombreuses, pour affirmer le contraire, et leur importance capitale pour la garantie du bien-être humain — notamment à l’égard d’une jeunesse qui, privée de ces activités, peine à s’épanouir et à se frayer un chemin jusqu’à l’âge adulte....

« Les toilettes, c’est l’espace le plus secret des clubs. On ne sait jamais tout à fait ce qu’il s’y passe. C’est l’endroit crade où tu dois faire tes trucs en vitesse — tout sauf tes besoins, en général. Je voulais que le dessin renvoie une sensation de perte de repères. Le noir et blanc m’a permis de donner une impression de flou. C’est cette vision un peu sale qui donne la saveur du moment. J’ai passé pas mal de temps aux toilettes de la Java, j’y pensais beaucoup en faisant ce dessin. »

« En soirée, je suis cette meuf qui passe son temps entre les toilettes et le fumoir. J’enchaîne clope sur clope pour faire mine d’être affairé. C’est ma main que l’on voit sur le dessin. Evidemment je danse aussi, mais le fumoir… C’est une histoire d’image qu’on renvoie finalement. Tu veux pas passer pour le bouffon, le touriste creepy qui attend que quelque chose se passe. Tu t’ennuies, alors tu fumes. Ca te donne un geste, du style. À force, t’as presque envie de vomir mais tu ne peux pas t’en empêcher. » 

Ce dessin parle de ce moment, au fil de la nuit, où tu finis par être là sans être vraiment là. Quand les mains se pressent autour de toi, qu’elles veulent interagir mais que tu es ailleurs. Il y a l’angoisse du club qui va fermer, du soleil qui se lève, la mélancolie de savoir que tout ça va bientôt se terminer, qu’il faudra retourner à la vie normale. C’est aussi un hommage à cette meuf qui a trop bu et qui a l’alcool qui fait pleurer. Tout le monde veut la réconforter mais rien n’y fait. Pour le visage, je me suis inspiré de la Choura, une fête iranienne qui marque le deuil de l’Imam Mussein. Les gens se flagellent et pleurent pour se remémorer son assasinat. J’ai collecté des images de ces personnes se forçant à pleurer pour trouver l’expression la plus triste possible. Je voulais qu’on sente que cette fille est vraiment triste, qu’on ait envie de lui mettre une main sur l’épaule et lui dire : « T’inquiète ma chérie, ça va aller ». 

Ce dessin renvoie plus ou moins à la même idée mais je voulais poser la question de la source de ces larmes. Est-ce que ce sont les larmes d’une personne triste, ou d’une personne trop défoncée ? Tu peux voir des veines, des cernes… Les clubs sont des lieux où l’on s’amuse, mais tout ça peut virer au drame très rapidement. Il peut se passer plein de choses : le mec que tu aimes va pécho un autre mec, ton crush fait ci ou ça… L’histoire de la clope est Aussie reliée à tout ça : au lieu de faire le mec qui a le seum, tu vas fumer en mode : « Je m’en fous, en fait ». 

On ne va pas se le cacher : les clubs sont aussi un lieu où les gens consomment des produits. Je voulais dessiner ce sharpei à tête de psylocibine pour rappeler ce côté psychédélique de la fête ; ce moment où ton esprit se dissocie de la réalité. En tant que personne racisée débarquée de sa banlieue, on m’a souvent pris pour un dealer en club. Ca m’a fait réaliser que certaines personnes seraient prêtes à acheter n’importe quoi à n’importe qui. 

La couverture du livre est le premier dessin sur lequel je me suis penché. Je pensais à la mort du clubbing, alors l’idée d’un cercueil m’est venue naturellement. Je pensais aussi à la House of Moda, le collectif de Crame qui a permis la renaissance du drag à Paris. J’étais un habitué de ces soirées, c’était des événements uniques en leur genre à Paris. Quand elles se sont arrêtées, elles ont mis fin à une époque entière de ma vie. Enterrer une drag-queen, figure majeure de l’histoire du clubbing et de la House of Mode, c’était la meilleure manière pour moi d’introduire le sujet du livre.


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