VIH/sida : Que sait la ministre de la Santé ? Rencontre avec Agnès Buzyn
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VIH/sida : Que sait la ministre de la Santé ? Rencontre avec Agnès Buzyn


La ministre des Solidarités et de la Santé, Agnès Buzyn, réagit aux mauvais chiffres de contamination au VIH et explique à TÊTU la stratégie du quinquennat Macron pour lutter contre le sida.

Les chiffres de Santé Publique France pour l’année 2016 indiquent une augmentation chez les HSH (hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes) qui représentent 44% des découvertes de séropositivité, soit environ 2 600 personnes sur les 6000 contaminations totales. TÊTU a donc sollicité un entretien avec Agnès Buzyn, la ministre des Solidarités et de la Santé du gouvernement d’Edouard Philippe. Médecin de formation, elle fait partie de cette « société civile » promue par le président Macron. Quel est son niveau de connaissance du sujet ? Quel est son projet pour lutter contre le sida en France ? Présentations.

TÊTU. Le vendredi 1er décembre 2017 est la trentième Journée mondiale de lutte contre le sida. Avec les derniers chiffres inquiétants en France, ce n’est pas le genre d’anniversaire que l’on fête… Comment vous êtes-vous préparée pour votre première année à la tête du ministère concerné ?

Agnès Buzyn. C’est la première fois que je suis réellement aux responsabilités sur la lutte contre le VIH/sida. Mais à la Haute Autorité de Santé, juste avant que je ne parte, nous avions tout de même rendu des avis sur les nouvelles modalités de dépistage et sur la PrEP. C’est un sujet qui m’a accompagnée pendant toute ma vie professionnelle. D’abord j’ai eu à m’occuper d’un des quatre premiers patients connus sur le territoire français lorsque j’étais jeune médecin à la Pitié-Salpêtrière. Il souffrait d’une pneumocystose, on ne savait pas ce que c’était… À l’époque, on pensait que ça pouvait se transmettre dans l’air, en toussant. Je devais être en 3e année de médecine, c’était ma première garde. Je me souviendrai toujours de ce jeune homme qui m’a demandé un verre d’eau, je m’en suis voulu car j’ai eu peur. C’était cette période où les soignants étaient inquiets et où les pompiers ne voulaient pas intervenir… Je me souviendrai aussi, à l’époque du sang contaminé, de Jean Bernard [médecin connu pour avoir été notamment le premier président du Comité consultatif national d’éthique, ndlr] disant : « Ce n’est pas parce qu’on est séropositif qu’on développera la maladie ». Moi, ça me paraissait tellement évident que ce n’était qu’une question de délai, et je voyais malgré tout d’éminents scientifiques minimiser cette question. La découverte pas à pas de cette infection rend humble car on a mis du temps à proposer les premiers traitements. Je pense par exemple à l’AZT qui a eu l’autorisation de mise sur le marché en raison de sa capacité de faire récupérer un ou deux kilos. Il ne s’agissait pas de retarder l’aggravation, mais de gagner un peu de poids…

Votre mari, Yves Lévy, directeur de l’Inserm, est un spécialiste de l’infection par le VIH. Quelles discussions avez-vous eues avec lui sur le sujet ?

Il avait un service dédié au VIH/sida quand je l’ai rencontré en 1992. On a toujours parlé de son approche de la recherche, mais il était surtout très impliqué dans la recherche clinique, et je l’ai accompagné plusieurs fois dans les réunions d’Act Up où les protocoles étaient discutés avec les malades. J’ai toujours utilisé le VIH/sida comme exemple de ce que peut être la démocratie sanitaire, c’est-à-dire les patients-acteurs. C’est ce que me disait mon mari : les malades en savaient plus que lui sur la maladie. C’est pour ça que je parle d’humilité.

Puisque vous évoquez Act Up, pensez-vous que 120 Battements par minute contribue à apprendre et à faire de la prévention auprès des plus jeunes ?

Ce n’est pas seulement un film militant, mais aussi politique et historique. Je ne l’ai pas encore vu, car depuis que je suis arrivée au ministère je ne vais plus au cinéma, mais nous avons une projection prévue mi-décembre.

Act Up n’a pourtant pas toujours été tendre avec les ministres de la Santé qui se sont succédé, et inversement a été accusée de faire usage de violence en jetant du faux-sang par exemple. Comment percevez-vous ces lauriers qui arrivent assez tard ?

C’était une autre époque où les sachants avaient une forme de paternalisme vis-à-vis des malades. Au contraire, nous respectons sans réserve le savoir des patients. À une période où on est face à des maladies chroniques, ils font progresser la prise en charge. Cette humilité, je la porte dans la lutte contre le sida. On sait ce qu’on nous a appris, mais la médecine progresse en permanence. À l’époque, les sachants ont d’ailleurs fait d’énormes erreurs d’appréciation en minimisant l’impact de cette épidémie. J’étais outrée.

La campagne de Santé Publique France en novembre dernier faisait entre autres le pari d’aller chercher les populations de HSH qui vivent avec le VIH sans le savoir. Qu’avez-vous pensé du scandale qu’elles a provoqué, et même de sa censure dans des communes comme Angers ou Aulnay-sous-Bois ?

Je suis toujours très choquée par un puritanisme mal placé par rapport à des enjeux de santé publique. Quand on doit faire du marketing social pour toucher les gens qu’il faut toucher… Il faut y aller !

Seriez-vous prête à soutenir des affiches au message fort comme celles-ci ?

Oui, d’ailleurs j’ai beaucoup aimé la dernière campagne de la Ville de Paris. Il se trouve que la campagne de cette année touche moins les publics cibles mais est très pédagogique en déclinant les quatre moyens pour se faire dépister. Or les gens connaissent les labos, mais pas forcément les TROD [test rapide d’orientation diagnostique, ndlr], ni les CeGIDD [centres gratuits d’information, de dépistage et de diagnostic, ndlr].

 

Comment parler mieux du sida à l’école ? Le ministère planche-t-il sur des pistes ?

Nous écrivons la stratégie nationale de santé dont le premier axe est la prévention. Cet axe va se traduire par un programme national de santé publique qui sera rédigé au printemps avec énormément d’actions autour de l’éducation à la santé et notamment la santé sexuelle et des jeunes. Ils seront déclinés à l’école, à l’université. Le Premier Ministre s’impliquera d’ailleurs personnellement pour la réussite de l’ensemble de cette stratégie de santé.

Vous renvoyez parfois les associations de réduction des risques et de lutte contre le VIH vers la Mildeca (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives). Cela signifie-t-il que les usages de produits ne sont plus une prérogative du ministère de la Santé mais de l’Intérieur ? Comment parler du chemsex qui sévit dans la communauté gay ?

C’est une part très petite mais significative avec de vraies prises de risque. Les travaux de la Mildeca sont complémentaires des travaux que nous menons au ministère de la Santé. J’ai un devoir d’accompagner les professionnels pour qu’ils repèrent les publics à risque. Cela n’empêche pas la Mildeca de proposer d’autres actions, y compris en allant jusqu’à des actions plus répressives sur les addictions. Je crois que tout cela se complète et je ne renverrai pas toutes les associations à la Mildeca qui est très importante avec sa vision interministérielle. Je ne compte pas me dédouaner.

Ne serait-il pas souhaitable de multiplier les TROD sur les campus, dans les endroits de passage ? N’est-ce pas au gouvernement de prendre cela en charge ?

Toutes les actions qui facilitent l’accès au dépistage sont à promouvoir, il faut que les gens se dépistent plus, et notamment les jeunes homosexuels. C’est la recommandation de la Haute autorité de santé : un dépistage pour les conduites à risque tous les trois mois, et aujourd’hui on n’est pas du tout dans ce rythme-là ! Tout ce qui favorisera une accessibilité au dépistage sera promu. Nous faciliterons l’accès aux TROD dans les universités, et tout cela sera décliné dans le programme national de santé publique.

Les autotests VIH ont été un succès en 2016 avec 140 000 ventes, Marisol Touraine s’en réjouissait. Il y en eu seulement la moitié en 2017, autour de 70 000… Envisagez-vous de les diffuser plus largement, et gratuitement ?

Il y aura une évolution des crédits en 2018 qui permettra de financer les CeGIDD pour la délivrance des autotests. L’idée, c’est de favoriser par des financements l’accès à tout ça.

Quel bilan faites-vous du nouvel outil de prévention qu’est la PrEP, dont la France été le premier pays à avoir permis son remboursement par la Sécurité sociale il y a un presque an, en Janvier 2016 ?

La Haute autorité de santé, qui a accompagné le développement du Truvada remboursé, recommande d’abord l’usage du préservatif, et que cela reste vrai pour prévenir les autres infections sexuellement transmissibles. Il faut maintenir un rythme de dépistage tous les trois mois. La PrEP est un moindre mal mais on ne sait pas très bien les risques à long terme. Et il y a le risque d’induire des résistances virales. Il est juste un peu trop tôt pour faire un état des lieux. La PrEP reste quand même un médicament.

LIRE ICI : Un an de PrEP en France : on fait le bilan en 8 chiffres

Quelle est votre position sur l’ouverture du don du sang aux HSH ? Que pensez-vous de cette abstinence d’un an requise et raillée par une écrasante majorité de personnes ?

Je le comprends, cela dit c’est maintenant réglementaire. Je propose d’évaluer cette disposition au bout d’un an. Je comprends l’émoi que ça a pu susciter : c’était une forme de demi-mesure, mais on ne peut accepter qu’il y ait des contaminations par le don de sang. Il ne faut pas oublier que chaque année des personnes sont contaminées par le VIH par le don de sang. Le sujet reste donc sur la table, et j’assumerai les décisions qui seront prises dans un sens ou dans l’autre, soit de réduire le temps soit de le conserver. Pour moi il n’y a pas d’idéologie derrière ça, il y a des faits.

Le prix de certaines consultations a augmenté, est-ce que cela va encore être le cas ? Des inquiétudes ont émergé sur le fait que la consultation « complexe » à 46€ comprenne les consultations de contraception et de prévention des maladies sexuellement transmissibles…

Il n’y a pas de risque. Pour l’instant, il n’y a pas de consultation complexe réservée aux hommes ou à qui que ce soit donc il n’y a pas de raison que les prix augmentent.

Je voulais revenir sur l’absence remarquée d’Emmanuel Macron  lors de la conférence de l’IAS en juillet dernier… Ne pensez-vous pas que c’est aux plus hauts dirigeants de montrer l’exemple, à l’heure où certains comme Donald Trump veulent couper les aides à la recherche ?

Nous n’avions pas d’annonce particulière à faire. Il faut juger un gouvernement sur ses priorités et sur ses actes.

Avez-vous déjà travaillé avec Françoise Barré-Sinoussi depuis sa récente nomination à la tête de Sidaction ?

Je la connais très très bien, je suis de tous les dîners de Sidaction depuis 15 ans. Je verrai évidemment Françoise Barré-Sinoussi; je voyais Pierre Bergé régulièrement.

Dernière question : je sais que vous avez choisi de ne pas vous exprimer sur la PMA avant la révision des lois bioéthiques. Comprenez-vous l’abattement des lesbiennes et de certaines associations devant ce qui ressemble à un énième report de l’autorisation, après l’avis positif du CCNE ?

Le Président a pris des engagements clairs sur le fond mais aussi sur la méthode. Il a exprimé sa conviction en faveur de l’extension de la PMA aux couples de femmes dès la campagne mais a aussi appelé à ce que le temps du débat soit pris, sereinement, pour que le choix de société mûrisse. La révision de la loi bioéthique nous offre cet espace de dialogue dans le cadre des états généraux qui vont se dérouler au premier semestre 2018. Cela permettra à toutes les convictions de s’exprimer, de même que les débats au sein du CCNE ont été longs et n’ont pas toujours été unanimes; c’est aussi ce temps qui a permis le cheminement vers l’avis favorable rendu en juin 2017.

N’êtes-vous pas bloquée par la peur d’un éventuel retour de la Manif pour tous qui a freiné le précédent gouvernement ?

Je n’ai jamais peur de rien, moi. Ce n’est pas la Manif pour tous qui va nous faire aller dans un sens ou dans l’autre. C’est ce qui sortira des débats de la bioéthique. Quand on creuse ces sujets-là, ils posent des questions extrêmement complexes, notamment du droit à la PMA pour les femmes célibataires, jusqu’à quel âge… Ce n’est pas seulement un sujet qui touche les femmes homosexuelles.

 

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Photo de couverture : Agnès Buzyn dans son bureau, au ministère des Solidarités et de la Santé

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