Culture

"Un couteau dans le coeur": on a beaucoup ri avec Vanessa Paradis et Nicolas Maury


Vanessa Paradis et Nicolas Maury sont tous les deux à l’affiche d’« Un couteau dans le coeur », le deuxième long métrage de Yann Gonzalez qui sort aujourd’hui, mercredi 27 juin en salle. TÊTU a voulu réunir les deux acteurs pour parler de ce film à la fois délirant, tendre et onirique. Une histoire sombre de tueur en série qui s’attaque aux acteurs d’un label de porno gay dirigé par une Vanessa Paradis lesbienne et alcoolique. Quelque part entre Pink Narcissus et le Giallo façon Dario Argento. Rencontre.

« Je suis tellement heureux que TÊTU soit sauvé. C’est très important pour moi ! », nous murmure à l’oreille Nicolas Maury dès notre arrivée. On a connu des accueils plus glaciaux. L’acteur, devenu célèbre pour son rôle d’agent de star dans la série Dix Pour Cent, est à l’affiche d’Un couteau dans le coeur, le nouveau film de Yann Gonzalez. Il y incarne l’assistant/confident d’une réalisatrice de X gay jouée par Vanessa Paradis, sorte de double féminin et imbibé de Jean-Daniel Cadinot. L’actrice nous rejoint à son tour, douce et souriante. « Vous avez aimé le film? », demande-t-elle fébrile. On la rassure. Elle se détend. C’est qu’Un couteau dans le Coeur est un film audacieux. Une ode au cinéma, à la marge et aux corps queer. Un film de genre déluré porté par une faune de second rôles sublimes. Mais c’est aussi une parabole subtile sur le sida et l’homophobie qui règne sur notre époque et notre malheureux pays. Bref, autant de sujets que TÊTU voulait aborder avec Nicolas Maury et Vanessa Paradis.

Vanessa Paradis dans « Un couteau dans le coeur » (Photo: Ella Herme)

Vanessa, dans le film vous jouez une productrice de porno gay, elle-même lesbienne. Une femme très forte mais aussi une femme très abîmée…

Vanessa Paradis : Elle produit des pornos gays en 1979 ! Elle est homosexuelle ! Elle est alcoolique ! Elle est désespérée ! Elle est violente ! Quand j’ai parlé du rôle à mes proches, ils m’ont dit « Ah ben c’est bien chargé ton histoire ! » (rires) Certains journalistes me demandent « Vous n’avez pas peur pour votre image ? » Mais c’est pour ça qu’on fait du cinéma  ! Pour vivre d’autres vies ! Faire ce film, pour moi, c’est un parti pris. De toute façon, on sait où je me situe. Mais c’est vrai que c’est un film radical. Il y a des gens qui, par exemple, aiment ma musique, qui vont vouloir voir le film. Mais il ne plaira pas à tout le monde. En tout cas, j’ai dit « oui », tout de suite. Je me suis sentie extrêmement veinarde d’avoir un scénario pareil entre les mains ! C’est d’une telle tendresse, cette histoire d’amour et de cinéma !

La tendresse, Nicolas, c’est un mot important pour vous ? Est-ce qu’il définit votre relation avec Yann Gonzalez que vous retrouvez ici pour la deuxième fois après « Les Rencontres d’après minuit » (2013) ?

Nicolas Maury : C’est un mot que j’adore et que je recherche dans ma vie. Mais ce n’est pas parce que j’ai déjà tourné avec Yann que ça a été simple ! C’est aussi très compliqué de retenter le pacte. Il y a des choses qui peuvent s’effondrer ou nous décevoir. Yann est quelqu’un qui m’impressionne beaucoup. J’ai toujours peur de ne pas être à la hauteur. C’est quelqu’un qui écrit ses rêves de bout en bout. Il a cette audace. Il ne lâche rien. Je suis d’accord avec Vanessa : ce degré d’engagement est tellement rare que ça peut être intimidant. Mais quand on tourne, ce n’est plus le moment de jouer les effarouchés !

Vanessa Paradis et Kate Moran dans « Un Couteau dans le Coeur » : « Je t’aime, moi non plus ». Photo : Ella Herme

Quand il vous a dit que vous donneriez la réplique à Vanessa Paradis, quelle a été votre réaction ?

Nicolas Maury: J’étais très exalté. Mais peureux aussi. Sa présence a tout de suite coloré le projet. Soudain, j’ai compris le film. De la part de Yann Gonzalez, choisir Vanessa, c’est presque un choix d’écrivain. On découvre à l’écran la brûlure de Vanessa. Quelque chose qu’on n’avait jamais vu au cinéma. Ce film, c’est tout le cinéma que j’aime parce que tout se passe à l’intérieur du cerveau du personnage.  Rarement on a aussi bien épousé les affres d’une femme en demande d’amour.

Vanessa Paradis: Moi aussi j’étais très intimidée ! Que ce mec croit en moi pour ce rôle sublime pour un film aussi particulier ! Et pourtant j’ai déjà fait un premier et un second film de réalisateur. Je sais que la deuxième fois, c’est plus dur ! Ton mystère a disparu.

C’est comme au lit, en fait ?

(éclats de rire de part et d’autre de l’enregistreur)

Vanessa Paradis: C’est ça !

Nicolas Maury: Voilà  ! Mais vous savez, on est plein de ressources !

Vanessa, dans le film, on vous découvre une violence qu’on ne vous soupçonnait pas…

Vanessa Paradis : On a tous en nous la même force/fragilité. Simplement, on la dose de manière différente. Les parcours changent beaucoup la donne. Chez moi aussi, il y a un truc animal, c’est sûr ! La mère que je suis est capable de violence par amour et protection de mes enfants. Et puis faire des concerts, tenir toute une équipe, quand on est une femme, ça demande de la poigne si on veut se faire entendre !

Dans le film, toute une faune de jeunes comédiens queer vous entourent. Ils sont tous plus frais et beaux les uns que les autres. On se demande où Yann Gonzalez les a trouvés…

Vanessa Paradis : Nicolas peut vous en parler, moi je n’ai jamais été invitée dans les soirées de Monsieur Gonzalez ! (rires)

Nicolas Maury : Mais moi non plus ! (rires) Parfois on me pose la question « en quoi ce film est queer ? » J’en sais rien mais je trouve très poétique de regarder ces personnages dont on pourrait se dire : aucun n’est « normal ». Si on prend les critères de la société hétéronormée, ce sont tous des « anormaux ». Des outsiders. Mais ils sont filmés avec toute leur banalité d’êtres extravagants. Ce n’est pas la foire aux monstres car ce n’est pas ça du tout le regard de Yann. Chez ce cinéaste, il n’y a pas de notions de « figurants ». Chacun porte en lui un petit poème.

Vanessa Paradis : C’est vrai. Parfois, la caméra passe simplement sur le visage d’un garçon. T’as envie de le suivre jusqu’au bout du monde !

Vous pensez que c’est primordial que le cinéaste soit lui-même queer pour accoucher d’une oeuvre qui le soit elle-même ?

Nicolas Maury : J’ai l’impression que ce n’est même plus la question aujourd’hui. Evidemment, que c’est important de rester engagé contre l’homophobie par exemple. Mais par rapport à l’art, ce qui compte, c’est que le cinéaste soit désirant. Je suis persuadé que même quelqu’un qui aimerait plutôt les femmes, peut avoir du désir pour un garçon. Comme chez Pasolini, où on pouvait apercevoir un mec hyper beau mais sans pour autant avoir envie de coucher avec lui. Ce désir-là qui existe chez Yann me touche beaucoup.

Vanessa Paradis : On nous prend tous dans des moments intimes. On ne montre pas les gens, on les écoute. on les regarde. Et puis on est tous très queer dans le film de toute façon !

Nicolas Maury : Toi étant, dans le film, « la reine des queer », on peut le dire ! (rires)

Vanessa, quel regard a-t-on, en tant que femme, sur l’homoérotisme ?

Vanessa Paradis: Je vais vous décevoir mais je crois que je ne me pose pas la question. Pourtant, j’adore regarder les femmes. Je vois la beauté partout. Et puis mince, une femme qui connait les hommes doit savoir gérer deux hommes en même temps !

Nicolas Maury: Allez hop, t’as deux garçons sous la main là. On y va !

(Eclats de rires partagés)

Nicolas Maury: blonde platine. (Photo: Ella Herme)

Nicolas, qu’est-ce qui a été le plus rude : ce blond décoloré terrible que vous arborez dans le film ou les slips en lycra que vous portez de bout en bout ?

Nicolas Maury : Vous les trouvez terribles ces slips ? (rires) Ça m’aidait beaucoup ce blond qui m’a donné plein de boutons sur le crane ! J’étais en communion avec toutes les actrices hollywoodiennes qui voulaient un blond platine, presque blanc, comme les Lana Turner. Ça m’a cramé la tête ! En plus, il fallait l’entretenir ce blond ! Ecouter pendant des heures un coiffeur plus ou moins passionnant… (rires)

Le film est autant un hommage aux films de Dario Argento qu’à l’esthétique porno gay des années 70. Yann Gonzalez vous a-t-il fait une liste de X à regarder ?

Vanessa Paradis: Alors, non ! Il ne m’a pas demandé de regarder de porno gay. Mais on a évoqué des films de Dario Argento, c’est vrai. Mais on a surtout parlé de Brian de Palma, de Andrzej Żuławski ou Juliet Berto des films comme « Cap Canaille » ou « Neige »

Nicolas Maury: Moi j’ai vu un porno gay ! À la Cinémathèque ! Ca s’appelait « Équation à un inconnu » (sorti en 1980 et signé Francis Savel, alias Dietrich de Velsa, NDLR). C’était hallucinant ! Ça m’a énormément aidé pour le rôle ! J’étais assis à coté de vieux monsieur qui se sont mis à tousser pendant les scènes de sexe. C’est un très beau film sur la jouissance où on sent que des gens prennent vraiment du plaisir à faire l’amour devant la caméra ! Moi je crois que je ne pourrais jamais le faire ! 

Un mystérieux tueur assassine un par un les acteurs de porno gay de Vanessa Paradis. (Photo: Ella Herme)

L’une des lectures du film serait de voir ce tueur, qui vise des garçons homosexuels, comme une métaphore du sida. C’était évident à la lecture du scénario ?

Vanessa Paradis : Evidemment, on en a beaucoup parlé. L’époque où le film se déroule n’a pas été choisie au hasard. 1979, c’est juste avant la maladie. Ce sont les derniers instants d’insouciance. Mais ce tueur représente aussi tous ces gens qui se revendiquent contre les droits des personnes homosexuelles. Il y a une phrase qui me bouleverse dans le film. Lorsqu’un personnage dit au tueur « Ça te fait plaisir de tuer du pédé ? ». Ça c’est une phrase importante. Qu’on a besoin d’entendre aujourd’hui. Cette réplique, c’est un cri.

Nicolas Maury: Bien sûr, on peut y voir une métaphore sur le sida. Mais, pour moi, ce tueur représente aussi la haine de ce que j’appelle « la mauvaise éducation ». Un peu comme le ruban blanc d’Haneke, même si je pense que Yann me tuerait s’il m’entendait. (rires) Ce sont tous ces parents qui oppriment les désirs de leur enfants et qui les rendent mauvais. Et il y a un autre texte de Frank Wedekind, intitulé L’Éveil du printemps, qui parle très bien de ça. Où les parents répètent à leurs enfants « Tu ne dois pas aimer comme ainsi ! » Et c’est une catastrophe pour la jeunesse et son identité sexuelle. De même, il ne faudrait pas qu’être queer devienne quelque chose de fermé. La sexualité, c’est une quête. C’est quelque chose qui ne se finit jamais. Surtout pour un artiste. Alors certes, on aime plus un garçon ou une fille. Mais aller vers son désir par des experiences, c’est ça que montre le film. Comme pour dire, « N’empêchez pas vos désirs. Ne les réfrénez pas. Car sinon, toute cette frustration va nous peter à la gueule. Déjà qu’on vit dans une société qui ne bande plus ! »

On a connu Nicolas dans Dix Pour Cent, la série de France 2. Et vous Vanessa, la série télé, ça vous démange ?

Vanessa Paradis: Ça ne me démange pas. Mais si un super metteur en scène me propose un super sujet : bien sûr ! J’en regarde mais on ne m’en jamais vraiment proposé.

Nicolas Maury: On vient de terminer la saison 3 de Dix Pour Cent. Et on tournera bientôt la saison 4. Mais le théâtre aussi prend beaucoup de place dans ma vie. Et j’ai besoin de temps pour écrire mon cinéma. Ça peut paraître prétentieux. J’arrive au bout de l’écriture de mon premier film. Ça m’a pris quatre ans. C’est comme ça que je vois mon destin. Comme je ne pense pas avoir d’enfants. Ma façon d’enfanter, ça sera d’écrire des films.

« Un Couteau dans le coeur », un film de Yann Gonzalez avec Vanessa Paradis, Nicolas Maury et Kate Moran sort en salles aujourd’hui. 

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