Il dévoile à l’Inde l’intimité gay : rencontre avec le chorégraphe de « Queen Size »

Il l’avait imaginé comme une réponse à la loi criminalisant les relations homosexuelles en Inde, qui a depuis été supprimée. Dans « Queen Size », le chorégraphe indien Mandeep Raikhy donne à voir l’intimité entre deux hommes. TÊTU a interviewé le créateur de ce spectacle, joué ce 22 mars au Palais de la Porte Dorée, dans le cadre du Grand Festival contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT.

« Queen Size. » C’est le nom d’une oeuvre du chorégraphe indien Mandeep Raikhy, qui fait le tour du monde, des restaurants comme des appartements, depuis trois ans maintenant. Une référence au lit double, suffisamment grand pour accueillir deux âmes esseulées. Mais qui, à l’inverse de l’imposant « king size », « force la proximité et l’intimité entre ceux – ou celles – qui l’occupent« , selon l’artiste.

C’est ce lit – ou plutôt ce charpoy [lit traditionnel indien, ndlr] – qui est au coeur du dispositif imaginé par Mandeep Raikhy. La pièce a été conçue en écho à l’article 377 du code pénal indien (criminalisant les rapports homosexuels) qui a été supprimé en septembre dernier. Une oeuvre, toujours aussi politique malgré cette décision historique, dans laquelle se mêlent les corps des danseurs Lalit Khatana et Parinay Mehra. Une chorégraphie intime de l’amour entre deux hommes, à laquelle les spectateurs, assis sur des bancs l’encerclant, sont invités à participer, en jaugeant leurs propres limites et jugements.

TÊTU a rencontré Mandeep Raikhy la veille de son spectacle au Palais de la Porte Dorée, dans le cadre du Grand Festival contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT.

Comment est né le projet « Queen Size » ?

Mandeep Raikhy : Ce travail date de 2015. C’est l’année où un nouveau gouvernement venait d’être élu. Nous devions réagir. Il était assez clair pour moi que la danse était l’art le plus apolitique qui soit. Cela était un simple divertissement, lié à l’histoire de l’Inde. Or, je souhaitais le pratiquer différemment. C’est à cette période que j’ai lu un article écrit il y a 19 ans par le cinéaste Nishit Saran, dans l’Indian Express. Son titre était : « Pourquoi ce qui se passe dans ma chambre vous concerne » (« Why my bedroom habits are your business »). Il disait, pour résumer, que tant qu’on n’aurait pas des droits sexuels égaux, notre sexualité regarderait tout le monde. Il critiquait l’article 377 du Code pénal indien, qui criminalisait l’homosexualité.

J’ai eu envie de renouer un lien avec le texte de cet activiste gay, mort dans un accident de voiture en 2002. Il avait également réalisé un film, nommé « Summer in my veins », dans lequel il faisait son coming-out à sa mère devant la caméra pour la première fois. J’ai voulu, comme lui, déplacer un objet privé dans l’espace public. C’est comme ça que j’ai eu l’idée de réaliser un spectacle de danse sur un lit – qui deviendrait la scène – et d’aborder le matériel intime comme un objet d’étude. Le titre nous est ensuite venu lorsqu’on a réalisé que le lit était un élément central du travail. L’objet est en fait devenu en lui-même un artiste.

Crédit photo : Hari Adivarekar.

Pourquoi as-tu voulu représenter l’intimité gay ?

Au début du projet, l’idée était en fait surtout de provoquer. Mais cela instaurait une relation un peu problématique avec le public. Donc j’ai pensé qu’il fallait que je réimagine ce lien entre les spectateurs et l’oeuvre, pour en faire un travail sur nous toutes et tous, sur nos désirs, nos sexualités, et pas uniquement sur les droits d’une communauté en particulier.

As-tu choisi des danseurs gays pour ce spectacle ?

Je n’y ai pas pensé en ces termes. L’un des deux est gay et l’autre non. Cela fait maintenant 10 ans que je travaille avec eux, mais il y a tout de même eu quelques difficultés. L’un était gêné d’incarner un homme gay car il ne l’est pas. L’autre était forcément plus à l’aise avec ça. On a dû s’adapter.

« Cette oeuvre est désormais davantage une célébration qu’un acte de résistance. »

Cette pièce était une réponse à l’article 377 du code pénal indien, qui criminalisait les relations homosexuelles. Sa suppression (en septembre dernier) a-t-elle fait évoluer le sens que tu voulais lui donner ?

Quand la loi a changé, un des danseurs m’a envoyé par message : « Je crois que ton spectacle devient historique ». Nous nous sommes bien sûr demandé si nous devions adapter le spectacle, l’actualiser. Mais on ne l’a pas fait. En fait, cette oeuvre est désormais davantage une célébration qu’un acte de résistance.

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Comment as-tu réagi à cette décision de la Cour suprême ?

Sur le coup, tu ne réalises pas vraiment ce que ça signifie pour toi. Au fond de toi, tu t’es toujours senti comme un citoyen de seconde zone, car criminalisé. Je pense, en revanche, que pour mes parents, à qui j’ai fait mon coming-out il y a 20 ans, quelque chose a basculé. Ils se sont sentis un peu rassurés. Malgré cela, l’Inde a toujours été à mes yeux un pays très ouvert en termes de sexualités alternatives. Je ne pense pas que cette décision ait impacté ma vie directement. Elle m’a par contre touché d’un point de vue émotionnel, car tu te dis enfin : « Ok, on ne vit plus comme des criminels. On a les mêmes droits ». J’étais à Delhi, où il y a eu une grande fête, et un mois plus tard, il y a eu une Pride. C’est la plus grande marche que j’aie vu en 10 ans. C’était assez merveilleux de voir comment ça avait évolué avec la loi. Et beaucoup de gens ont fait leur coming-out depuis.

Y a-t-il eu beaucoup de représentations de ton spectacle en Inde ?

Au début, on l’a joué uniquement en Inde. C’était vraiment une réponse au contexte. Je ne voulais pas montrer ce spectacle uniquement dans des théâtres, car il y a là un certain type de relation entre le public et les artistes. En général, les spectateurs sont dans le noir. Vous pouvez regarder, ne pas regarder, être sur votre téléphone… Peu importe, ça ne vous implique pas en tant que spectateur. Ce que je trouve plutôt problématique.

J’ai aussi réalisé que je voulais faire sortir cette oeuvre des théâtres et la montrer à des gens qui n’iraient pas nécessairement dans ce type de lieu. C’est un travail créé de telle manière qu’il peut voyager avec nous, dans une voiture. On a fait 70 performances dans 28 villes, partout en Inde. C’est une pièce qui a un dispositif flexible, donc on l’a montrée dans des galeries, dans des écoles, des universités, dans le salon de particuliers, une fois dans une cuisine, sur des toits d’immeubles, dans une cantine, un restaurant… On l’a représenté dans plein de lieux divers, ce qui était vraiment excitant. Car à chaque fois, il y a un engagement singulier avec le public.

Crédit photo : Hari Adivarekar.

Quelles ont été les réactions du public justement ?

Les réactions ont été formidables, à vrai dire. Au début, on était un peu inquiets. Dans la première petite ville où l’on s’est rendus, en dehors de Delhi, les réactions ont en réalité été assez incroyables. On a réalisé qu’on avait sous-estimé la capacité des gens à absorber de nouvelles choses, à s’ouvrir à de nouvelles expériences. Pour la première, on avait prévu plusieurs personnes en plus pour gérer les éventuels soucis en cas de désastre. Si la police venait pour stopper la représentation, par exemple. Mais ça ne s’est pas produit. Jamais. Je pense que c’est peut-être l’organisation du travail qui fait ça. Les artistes ouvrent et ferment les portes toutes les cinq-sept minutes. C’est une invitation à entrer, mais aussi à partir. Donc les spectateurs ont le choix de rester ou non. Si vous voulez simplement aller prendre l’air quelques minutes et revenir, vous pouvez le faire. Et si vous restez, vous faites le choix de rester. Vous pouvez aussi choisir de changer de point de vue, en vous positionnant par exemple plus près du lit. D’une certaine manière, donner aux spectateurs un choix et ne pas le garder captifs les autorise à s’échapper. Donc le public fait vraiment partie intégrante du spectacle. Petit à petit, chacun évalue le degré de moralité de l’autre. Ça devient le théâtre du regard des gens.

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Qu’a changé la décision de la Cour suprême ? Est-il plus facile d’être gay en Inde aujourd’hui ?

C’est certainement plus facile. Je trouve qu’il y a eu soudainement une visibilisation de l’homosexualité dans le pays. D’un seul coup, tu marches dans la rue et tu te dis : « Oh, est-ce que je viens vraiment d’échanger ce regard avec cet homme ? ». Dans les endroits publics, il est devenu beaucoup plus facile d’aller vers les autres. Et je pense que c’est quelque chose que j’ai beaucoup expérimenté depuis septembre. Les gens sont plus à l’aise. Car pour la première fois, la loi est de notre côté.

Crédit photo : Hari Adivarekar.

« Queen Size », de Mandeep Raikhy, est joué ce vendredi 22 mars au Palais de la Porte Dorée à Paris, dans le cadre du Grand Festival contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT. Séances à 20h, 20h45 et 21h30.

Il sera également représenté au Théâtre de la Ville, les 28 et 30 mars 2019, à 20h, 20h45 et 21h30.

Crédit photos : « Queen Size », Mandeep Raikhy, Hari Adivarekar.

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