Abo

familles« Nous avons été des enfants désirés ! », quand les enfants de mères lesbiennes prennent la parole

Par Elodie Hervé le 26/04/2021
Shutterstock

Dans son livre “Gosses d’homos”, Kolia Hiffler-Wittkowsky, 21 ans, donne la parole aux enfants de couples de femmes. Sans surprise, la chose qui pose le plus de problèmes dans une famille lesboparentale, c’est la lesbophobie de la société.

« Une famille c'est avant tout de l'amour, une confiance partagée et le plus important : le dialogue », raconte Elsa, 20 ans. Comme elles, une vingtaine d’enfants de couples lesbiens ont pris la plume pour raconte leur quotidien à Kolia Hiffler-Wittkowsky, 21 ans.

Dans “Gosses d’homos”, des enfants de 11 à 31 ans racontent l’amour de leurs mères, les rires, les pleurs, les coming-out... et les divorces aussi parfois. Bref, la vie de familles où le fait d’être deux mères ne change pas grand-chose. Si ce n’est dans le regard des autres : « J’ai conçu ce livre pour mes mamans, mais surtout contre les éditocrates qui parlent de nous sans nous connaître, s'épanchent sur la catastrophe et le danger que nos familles représenteraient pour la société », souligne Kolia à TÊTU.

A LIRE AUSSI : Elles ont décidé de faire une PMA sans attendre la loi… ou le déconfinement

Survivre en société quand on a deux mamans

Un livre conçu comme une sorte de manuel pour empouvoirer les couples lesbiens, tout en démontant au passage les idées reçues. Au fil des pages, certains enfants glissent même des conseils « pour survivre en société quand on a deux mères ». Anouk, 18 ans s’amuse de la violence qui l’entoure. « Inventez des réactions stupides et entraînez-vous à y répondre », glisse-t-elle avant d’ajouter « amusez-vous avec les professeurs en envoyant vos parents alternativement aux réunions parent-profs. (...) On peut rendre fous les profs sans en subir les conséquences. Ils auront honte d’avoir des pensées homophobes. » De son côté, Malöé, 14 ans, reprend la rhétorique d’une de ses amies contre elle, dans un dialogue :

"- Emilie, elle t’a porté dans son ventre ?

- Non.

- Donc c’est pas ta mère !

- Et ton père ?

- Quoi mon père ?

- Il t’a porté dans son ventre ?

- Bah, non !

- Donc c’est pas ton père."

Une façon de rappeler que les enfants savent très bien d'où ils parlent et qu'ils savent existe plusieurs modèles familiaux. D'ailleurs, les familles homoparentales sont scrutées depuis plus de 50 ans. On recense plus de 700 études scientifiques sur le sujet. Et l'écrasante majorité d'entre elles tire les mêmes conclusions : les enfants d'homos vont aussi bien que les autres.

A LIRE AUSSI : Les enfants élevés par des couples homoparentaux ont plus de chances de réussir à l’école

Pourtant, sur les murs de France, les enfants issus de "familles arc-en-ciel" continuent à lire d'horribles affiches au slogan mensongers comme “Je ne manque de rien sauf d’un père” ou encore “PMA sans père, douleur sans fin.” Elsa, 20 ans, dit ne pas comprendre pourquoi elle devrait ressentir un vide.  « Je n'ai jamais manqué de rien dans ma “famille sans père”, raconte-t-elle. J'ai grandi très bien entourée, je suis aimée par mes deux mamans et j'ai une petite sœur que j'aime énormément (...) Je ne souhaite pour rien au monde renaître dans une famille avec un père et une mère ».

"Ma famille est aussi légitime que la leur"

Sacha, 22 ans, décrit, lui, le regard des autres sur sa famille, et cette façon de scruter chaque mouvement pour espérer trouver des justifications à leur LGBTphobie. « Le problème ne vient pas de mes parents ou de moi : il est toujours causé par le regard posé sur ma famille. (...) Ma famille est aussi légitime que la leur. (...) A la loterie des parents, j’estime avoir été chanceuse, ajoute-t-elle. D’une certaine façon, la PMA et les obstacles qui vont avec elle sont une preuve indéniable que nous avons été des enfants désirés. »

A LIRE AUSSI : « En l’état, la PMA pour toutes ne nous convient pas » : pourquoi les lesbiennes manifestent ce dimanche

Pourtant, même si tout va bien, « la moindre faille devient suspecte, souligne Sacha. Le moindre soupçon de quelque chose d’hors-norme justifierait que les couples homosexuels n’aient pas autant le droit à la PMA que les hétérosexuels. Mes mamans ont des défauts, mais pas parce qu’elles sont homosexuelles. » « C’est comme si nous devions être parfait-es, reconnaît Kolia. Tout le temps en permanence. Et dès que l’on ne l’est pas, c’est forcément parce que nous avons deux mères. En permanence, nous devons nous justifier, et ça c’est inacceptable. »

La violence des manifestations LGBTphobes

A l’unisson, les enfants répondent que la seule difficulté d’être née dans un couple lesbien, c’est la haine des autres. Celle qui pousse au secret pour éviter les moqueries ou les violences. Celle qui s’est incrustée à cause de la Manif pour tous. Celle qui fait pleurer. Au fil des témoignages, cette haine prend une place prépondérante.

« A l’école, ça s’est très mal passé, raconte Audrey, 26 ans, dans le sens où c’était caché, c’était un tabou. Seuls les amis extrêmement proches étaient au courant. J’ai été au lycée à l'époque du mariage pour tous, donc à l’époque où les gens que je voyais comme des amis considéraient que c’était juste une discussion comme ça, disaient que les enfants d’homosexuels ne seraient jamais heureux. »

« Aujourd’hui j’ai honte d’avoir eu honte », admet Anne-Lise, 25 ans. Elle raconte les mois de violences des manifestations LGBTphobes, ces amis qui disparaissent quand elle raconte qu’elle a deux mamans et cette sensation de ne plus réussir à respirer. « Ce sujet m'étouffait. D’autant qu’il s’est imposé dans nos discussions entre amis. Je me suis sentie obligée de faire mon coming out [comme enfant arc-en-ciel] ! N’empêche, l’accumulation de préjugés finissait par être douloureuse. » Kolia, elle, entendait les propos désobligeants autour d’elle. « Tout le monde avait un avis sur ma famille et moi, raconte-t-elle, mais comme je n’étais pas OUT, ben j’ai rien dit. Je les entendais, et je me taisais. »

"Nous existons"

Pour Sacha, ça a été des semaines et des semaines « à serrer les dents face à l’homophobie étalée sur la place publique. (...) Aujourd’hui, le fait que j’aie pu vivre à une époque pendant laquelle le mariage pour tous n’était pas légal me paraît presque insensé. »

Pour beaucoup, ce rejet a aussi résonné comme un déclencheur. « La haine est quelque chose de structurel pour tous les enfants arc-en-ciel, raconte Kolia. Pour certains, elle est devenue un point de non-retour. Le besoin de reconnaissance était trop fort, ce qui a conduit certain-es à s’engager dans le militantisme, peu après, pour défendre nos familles. »

Une façon de ne pas laisser les LGBTphobes gagner du terrain, mais aussi de répondre « nous existons, nous n’allons pas disparaître et vous allez devoir nous accepter tels que nous sommes, lâche Kolia. Maintenant, il est temps que l’on accède à l’égalité réelle et que l’on cesse de se cacher ! »

"Gosses d'homo" de Kolia Hiffler-Wittkowsky est publié aux éditions Max Milo. Son autrice tient à préciser qu'elle n'a pas choisi le titre et qu'elle regrette ce choix-là.