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cinéma"À nos enfants" : rencontre avec Maria de Medeiros pour son film sur la PMA et le Brésil

Par Franck Finance-Madureira le 23/02/2022
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Comédienne, chanteuse mais aussi réalisatrice, Maria de Medeiros sort au cinéma À nos enfants, son nouveau film adapté d’une pièce de théâtre et tourné à Rio de Janeiro. Vera, militante contre la dictature dans les années 70, s'y confronte au parcours de PMA engagé par sa fille Tania et sa compagne Vanessa. Rencontre avec la cinéaste.

On se souviendra d’elle à vie, toute en fragilité dans les bras de Bruce Willis dans le Pulp Fiction de Quentin Tarantino. Mais depuis un peu plus de vingt ans, avec Capitaines d’avril, elle s’est également imposée comme une réalisatrice majeure. En adaptant dans À nos enfants une pièce de théâtre qui se focalise sur la relation entre une mère militante (engagée contre la dictature dans sa jeunesse et désormais responsable d’un foyer d’accueil pour enfants séropositifs) et sa fille lesbienne qui s’engage dans un parcours de PMA avec sa compagne, Maria de Medeiros parvient à offrir à la fois un récit de l’intime, celui d’une relation qui vacille entre une mère et sa fille, et un récit sociétal et politique sur les évolutions de la société dans un contexte complexe pour le Brésil, le mandat du très réactionnaire président Bolsonaro. TÊTU l’a rencontrée pour évoquer ce film très réussi, la PMA, la société brésilienne et la révolution #MeToo…

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Comment est née l’envie d’adapter pour le cinéma cette pièce de théâtre brésilienne abordant la PMA dans un couple de lesbienne ?

Maria de Medeiros : La pièce de Laura Castro m’est tombée du ciel entre les mains. Le rôle de la mère avait été écrit pour Marieta Severo, immense actrice brésilienne qui joue la mère dans le film, mais elle n’était pas disponible. Le titre est inspiré d’une chanson adaptée d’une lettre écrite par des parents résistants qui ont combattu la dictature, et qui demandent pardon à leurs enfants pour leurs absences en souhaitant que leurs luttes leur profitent. Laura a entendu ma voix qui chantait justement cette chanson et elle a eu l’idée de me proposer le rôle. Et là, pour moi, un monde s’ouvre car je ne connaissais pas beaucoup les questions de PMA et ce que cela représentait en termes de luttes, de démarches, de relations avec la famille…. J’ai été tout de suite vraiment passionnée par tout ce que j’apprenais. Nous avons fait une tournée dans tout le Brésil pendant près de trois ans, puisque c’est un véritable continent ! Et très vite, j’ai proposé à Laura de travailler sur un film parce que je vois des films dans tout ce qui me plaît ! La pièce est un long dialogue mère-fille et j’avais envie de donner vie à tous les personnages qui n’étaient qu’évoqués et d’approfondir les thématiques. 

Laura a joué la fille dans la pièce et dans le film, mais elle a créé deux versions de Tania assez différente. Comment avez-vous appréhendé le sujet de la PMA ?

J’avais des amis en Italie, un couple d’hommes, qui est passé par tout ce parcours [de GPA, ndlr] et qui ont des jumeaux magnifiques, donc je connaissais un peu le parcours mais pas du point de vue féminin. J’en ai beaucoup parlé avec Laura et avec Marta Nobrega, son ex-compagne qui joue sa compagne dans le film, ce qui a été très courageux. Elles ont eu trois enfants ensemble : chacune d’elle est passée par un processus de PMA puis elles ont adopté une troisième petite fille. Elles sont aujourd’hui séparées et c’était formidable qu’elles acceptent de revivre tout ça. J’ai pas mal enquêté, réalisé de nombreuses interviews et recherches et j’ai même visité une banque du sperme. Tout cela m’aide à mieux comprendre les changements dans le monde, la réalité dans laquelle je vis, dans laquelle mes deux filles vivent. 

"Pendant la phase d’écriture du film, le Brésil a complètement changé, il y a eu un obscurcissement brutal de la société avec le retour d’idées archaïques, les discours de haine homophobes…"

Le contexte est particulier puisque le Brésil vit une période de guerre idéologique extrêmement réactionnaire depuis l’arrivée à la présidence de Jair Bolsonaro. Comment avez-vous intégré cela au récit ?

La pièce était très ancrée dans le réel, puisqu'inspirée de conversations familiales. Je voulais conserver cette impression de réalité dans le film en profitant aussi de mon expérience du Brésil, qui est un pays que j’aime beaucoup depuis longtemps et que je ne retrouvais pas vraiment dans les films que je voyais. J’ai voulu explorer le Brésil que je connais, cette classe moyenne qui a réussi à émerger pendant la gouvernance travailliste avec Lula et Dilma, un pays qui jouissait d’une démocratie formidable, un pays très confiant en l’avenir où tout semblait plus facile qu’en Europe, notamment dans la culture. Sur la question de la PMA, le pays était bien en avance sur de nombreux autres, la société était ouverte et confiante, je voulais explorer ça avec une idée presque almodovarienne, quelque chose de très solaire. Mais pendant la phase d’écriture du film, le Brésil a complètement changé, il y a eu un obscurcissement brutal de la société avec le retour d’idées archaïques, une emprise très forte de la religion évangéliste dans ses aspects les plus réactionnaires, les discours de haine homophobes… Tout cela a changé l’aspect de la société et cela s’est répercuté sur le film. C’est un film sur la transmission et à ce moment-là, elle s’est grippée donc c’était intéressant d’inclure ça dans le film.

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Le film se nourrit donc de l’intime, de la mémoire et de l’actualité…

Ce qui me passionne, c’est la façon dont on considère la sphère privée comme éminemment politique. Les règles d’écriture disent qu’il faut traiter d’un seul thème mais dans la vie, ce n’est pas comme ça, tout s’intersectionne. On s’est retrouvé à aborder tous les thèmes qui fâchaient le pouvoir : la dictature, la torture, la modernité, l’homosexualité, l’homoparentalité… D’ailleurs la France est le premier pays à sortir le film en salles car, malgré notre super distributeur au Brésil, le film n’est pas encore sorti là-bas à cause des blocages idéologiques et de la pandémie. 

On vous imagine un peu citoyenne du monde mais vous avez un rapport à la France très fort… Où votre prochain film prendra-t-il ancrage ?

Je suis française, je me sens française, j’ai la double nationalité franco-portugaise depuis de nombreuses années. Pessoa écrivait "Ma patrie c’est ma langue", et c’est vrai que je me suis aussi beaucoup construite avec la langue française. J’écris actuellement un film qu’on m’a proposé et qui parle encore d’une histoire de révolution, de femmes. C’est un film sur la révolution à Cuba vue par l’angle féminin. 

Vous avez tourné avec les plus grands réalisateurs, joué de nombreuses fois au théâtre… est-ce que la révolution #MeToo a changé la donne ?

Je suis extrêmement reconnaissante envers les jeunes femmes qui ont été à l’origine de #MeToo, elles ont été un déclencheur, elles ont marqué l’histoire pour enfin légitimer la parole des femmes. Je me considérais d’une génération qui profitait des acquis de nos mères, des féministes des années 70 mais #MeToo c’est un pas encore plus important. Dès qu’il y a du pouvoir, il y a de l’abus patriarcal, notamment au théâtre et au cinéma. Si ces gens-là ont commencé à avoir peur ou à prendre conscience de cela, c’est vraiment grâce aux jeunes générations de femmes, je leur dis vraiment merci ! 

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Crédit photo : Sophie Boulet