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homophobieInsultes, homophobie... Non, TikTok n’est pas le royaume des bisounours

Par Laure Dasinières le 15/04/2021
TikTok

On a longtemps cru que TikTok était le réseau social le plus safe et le plus feel good d'Internet. Mais si TikTok a pu être un pays merveilleux, il a vite été contaminé par la haine en ligne.

Pour n’importe qui au dessus de 30 ans, le réseaux social TikTok est à la fois l’Île mystérieuse, l’Île aux enfants , le pays des jeux, des rires et des chants. Il se murmure que l’ont pourrait faire des playbacks et des tutos mode ou make-up sans craindre les critiques de ses pairs et même exprimer son identité de genre ou ses orientations romantiques et sexuelles.

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Mais, il suffit d’explorer l’application disponible dans 150 pays et 75 langues et aux 100 millions d'utilisateurs actifs par mois en Europe pour se rendre compte que la réalité est bien plus sombre. On se souvient de la Pride virtuelle de TikTok prise dassaut par des trolls homophobes, du mouvement #GNVG réunissant des milliers de membres pour « agir en soldats » pour mener une croisade anti-LGBT via des commentaires haineux et des détournements de la fonction duo.

 

 

@usertwqsvqznfr♬ Memories (Drinks Bring Back) - Ajay Stephens

On se rappellera aussi que le mouvement transphobe « Super-Straight » a vu le jour sur TikTok.

@usertwqsvqznfr

 

♬ Memories (Drinks Bring Back) - Ajay Stephens

Aujourd’hui, les insultes à caractère LGBTphobes voire les menaces fleurissent sur le réseau sans pour autant être efficacement modérées. Comme par exemple sous cette vidéo du compte @french_army2, où les commentaires insultants à caractère LGBTphobe fleurissent.

@noemie.atta

Reply to @blusnim ❤️🙌🏽🥰#jesus #dieu #jesussaves Jésus est notre sauveur 🙌🏽

♬ original sound - Noémie ATTA

 

https://www.tiktok.com/@french_army2/video/6949113279474093317?_d=secCgYIASAHKAESMgowf50Wtd7MJyJTkUSJmcrUGDyo7xSUM1JMdQl%2FlkVS8aOTTWkF7dp0Bkdx4Se1juLmGgA%3D&language=fr&preview_pb=0&sec_user_id=MS4wLjABAAAAT5a4ZI3bqDrFSjLypyBJo5eSS5xtLfmVkawfDGH1LTIsHfSIilc33b7sMk7y49nH&share_app_id=1233&share_item_id=6949113279474093317&share_link_id=bfb87bf6-f143-4564-b4e7-e7d606cf8957&source=h5_m×tamp=1618321713&u_code=df36g2i062d5l1&user_id=6884328096386155525&utm_campaign=client_share&utm_medium=android&utm_source=sms&_r=1&is_copy_url=1&is_from_webapp=v1

Violence virale

Si TikTok fait état de 90 millions de vidéos supprimées au niveau mondial pour "violation des règles communautaires" et affirme que 92,4 % de ces vidéos ont été supprimées avant de faire lobjet dun signalement et 83,3 % lont été avant davoir été visionnées ne serait-ce quune fois, certaines, au contenu d’une violence inouïe, passent largement sous la radar et restent en ligne plusieurs jours et davantage avec une viralité exceptionnelle

Pour réaliser leur importance et leur impact, il suffit d’échanger avec les principaux intéressés. Benjamin Ledig est un jeune homme queer qui tient une sorte de journal vidéo sur TikTok. Il est très régulièrement l’objet d’attaques homophobes extrêmement violentes : « TikTok est un monde où les gens sont durs les uns avec les autres et j'en fait les frais. Parfois, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui m'insultent et me menacent de mort pour ce que je suis, ce que je défends, ce en quoi je crois et ce que j’aime. Ça fait parfois peur et ça fait se remettre en question. »  Il poursuit : "Je pense souvent arrêter TikTok. Aujourd'hui les réseaux-sociaux impactent ma vie du matin au coucher. C'est parfois envahissant et lourd à porter. »

Harcèlement sans filtre

Mauricestyle, 28 ans, est influenceur mode ouvertement gay. Il a commencé à utiliser TikTok comme moyen d’expression et de partage il y a près de 6 mois. À l’instar de Benjamin Ledig, il déplore un climat particulièrement délétère sur la plateforme : «  Il y a un côté sans filtre sur TikTok. La communauté y est à lopposé de celle d’iInstagram. Les gens disent ce quils pensent pour le meilleur comme pour le pire. On voit des gens totalement décomplexés qui disent des choses horribles et harcèlent littéralement les minorités LGBTQI. »

Le jeune homme déplore une modération insuffisante qui laisse passer des commentaires particulièrement haineux malgré les signalement. Il regrette aussi la fonctionnalité qui permet de reprendre une vidéo pour potentiellement se moquer de l’auteur ou de l’autrice et l’insulter de manière détournée et la transformer en mème qui fera rapidement le tour du monde.

De son côté, Tik Tok tient à une précision « Nous soutenons pleinement la communauté LGBTQ+ et que nous sommes fiers que le contenu LGBTQ+ figure parmi les catégories les plus populaires de la plateforme. TikTok s'engage à être un environnement inclusif pour une expression positive, diverse et créative pour tous. »  Un orteil dans la réalité, un pied au pays des bisounours.

Modération insuffisante...

Sur la modération, Tik Tok nous affirme associer « des technologies avancées avec des milliers dexperts à travers le monde pour limiter au maximum les contenus inappropriés sur notre plateforme. »

Les réponses que nous avons reçues de la part du service de communication de l’application détaille les technologies mises en place : « L'algorithme de TikTok permet de détecter et filtrer automatiquement des images, expressions et mots-clés qui enfreignent ses règles communautaires. Ces technologies sont constamment mises à jour pour correspondre au mieux aux situations de vie réelle et offrir la meilleure efficacité possible. TikTok s'appuie également sur des modèles d'intelligence artificielle pour identifier et supprimer automatiquement des commentaires suspects. En complément, TikTok dispose d'une équipe d'experts dédiés pour examiner et supprimer tous les contenus et comptes qui pourraient enfreindre ses Règles Communautaires. Enfin, TikTok a mis en place une fonction de signalement permettant à chacune utilisateur de nous signaler un contenu ou comportement qu'il jugerait inapproprié. »

Ces technologies sont-elles insuffisantes ? Sans aucun doute. Pour Mauricestyle, « les membres LGBTphobes trouvent toujours des moyens détournés de dire les choses en employant dautres mots comme zoulette” ou dautres termes féminins quils jugent comme dégradants pour venir faire du mal. » De plus, si les posts originaux sont souvent supprimés, les reprises (sonores ou vidéo) en réponse au contenu d'origine continuent de prospérer, et mettent parfois plusieurs jours a être modérées. C'est notamment le cas de la vidéo

... ou modération impossible ?

Fabrice Epelboin, enseignant à Sciences Po et spécialiste des réseaux sociaux note que si TikTok fait de gros efforts en termes de modération en comparaison à Facebook ou Twitter : « La modération totale est impossible. Aujourd’hui, l’essentiel des suppressions de contenus se fait grâce à des signalements et l’efficacité de la modération par des modèles d’intelligence artificielle tient du wishful thinking. »

Il invite enfin à penser la modération des contenus comme quelque chose d’éminemment générationnel, culturel et social et considère la difficulté pour les opérateurs mondiaux à gérer des comportements locaux. Reste que justement, les modérateurs ne sont vraisemblablement pas au fait des contenus qui font violence aux membres de la communauté LGBTQI français présents sur TikTok….

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Ceci, Mauricestyle l’a bien noté : « On ne maîtrise pas forcément les endroits où on est diffusés. Je crée des contenus anglophones et certaines de mes vidéos ont été mises en avant dans le top 10 de pays homophobes… ce qui m’a bien sûr valu des commentaires homophobes autrement plus fielleux que ceux que je reçois de la France. »

Pas de cadre légal

L’échec tient vraisemblablement à l’absence de cadre légal clair et contraignant obligeant les opérateurs à suspendre rapidement les contenus haineux après signalement.  Le fiasco de la loi Avia aujourd’hui résumée à son plus simple appareil (création dun « parquet spécialisé dans les messages de haine en ligne » ; simplification du signalement dun contenu  et création dun « observatoire de la haine en ligne », rattaché au CSA) participe à faire perdurer des comportements d’une rare violence. La plateforme Pharos - dispositif de signalement des faits illicites d'internet mis en place par l'Etat - se montre tout aussi inefficace.

Aujourd’hui, même si les efforts de TikTok pour faire de son application un espace d’expression de soi et de bienveillance ne sont pas suffisants aux yeux des personnes régulièrement molestées, il n’en reste pas moins qu’elles continuent de la penser comme un lieu d’affirmation identitaire et de militantisme, comme l’explique Benjamin Ledig.

Impact énorme

 « Sur cette plateforme, peu importe les sujets traités, tout le monde peut avoir du jour au lendemain un impact énorme. Avoir de la visibilité peut être très rapide. On peut ainsi s'exprimer librement tout en touchant beaucoup de monde mais il faut avoir les épaules solides. Ce réseau social me permet de me sentir utile en améliorant la visibilité de la communauté LGBTQI.» 

Cette utilité, Mauricestyle la relève également : « Malgré toutes les LGBTphobies qui s’expriment sur cette application, il y a aussi beaucoup de contenus LGBT très intéressants  qui peuvent aider de nombreuses personnes. » Mais à quel prix ?