interviewJean-Marc Berthon : "Les droits LGBT+ sont attaqués où la démocratie est en crise"

Par Nicolas Scheffer le 20/01/2026
Jean-Marc Berthon a été nommé ambassadeur aux droits LGBT+

Premier titulaire du poste d'ambassadeur pour les droits des personnes LGBT+, créé par Emmanuel Macron en 2022, Jean-Marc Berthon publie un livre, Fragiles libertés (Grasset), qui brosse un panorama de la situation dans le monde et alerte sur le risque représenté par la poussée réactionnaire y compris au sein des démocraties.

  • Dans l'affrontement mondial auquel on assiste entre forces réactionnaires et progressistes, quel poids a eu la réélection il y a un an de Donald Trump à la tête des États-Unis ?

Jean-Marc Berthon : Le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump a renforcé la polarisation du monde. Évidemment, lorsque la plus grande puissance mondiale bascule dans le camp réactionnaire, beaucoup de pays se sentent encouragés dans cette direction. Mais cela provoque aussi, en parallèle, un sursaut des pays libéraux qui se sentent obligés, du Canada à la Roumanie en passant par l'Australie, de défendre plus ardemment les valeurs démocratiques. Par leur politique commerciale, leur soutien à la Russie, leur gestion de l'immigration, les États-Unis sont passés, aux yeux de beaucoup d'autres pays, du statut de modèle à celui de contre-modèle. Ce n'est donc pas la victoire finale du conservatisme mais une amplification du combat, une réaffirmation des valeurs universelles.

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  • Dans ce nouveau jeu, l'Europe réussit-elle à se poser en modèle ?

Sans aucun doute. Certes, des pays de l'Union européenne (UE) mènent une politique anti-LGBT, mais ceux-là se comptent sur les doigts d'une main : la Hongrie et la Slovaquie, notamment. L'écrasante majorité des États de l'UE sont pour une inclusion complète des personnes LGBT+ dans la société, au nom de l'universalisme hérité des Lumières.

  • À vous lire, l'état des droits LGBT+ est un excellent indicateur de la santé d'une démocratie

La relation est directe : là où la démocratie est absente ou en crise, les droits LGBT+ sont systématiquement attaqués. Nous avons vécu cinquante ans de progrès formidables, avec la dépénalisation de l'homosexualité dans les deux tiers du monde, la reconnaissance de la transidentité et de l'homoparentalité dans de nombreux pays… et nous pensions que ces avancées étaient acquises. En réalité, depuis une dizaine d'années, nous observons une crispation et un recul des droits dans un certain nombre de pays sur tous les continents. Cela est lié tout à la fois au mouvement de balancier de l'histoire, à la crise de la démocratie, ainsi qu'à la montée d'un sentiment anti-occidental.

  • Vous définissez trois ingrédients nécessaires à l'avancée des sujets LGBTQI+ : la démocratie, la prospérité économique, mais aussi la sécularisation de la société. Cette dernière, la laïcité, a aujourd'hui mauvaise presse y compris dans certains milieux queers…

Si l'on regarde la carte des droits LGBTQI+ de l'Ilga, les pays qui les défendent sont bel et bien les plus sécularisés. Les religions monothéistes – le christianisme, le judaïsme et l'islam – sont toutes trois sévères avec l'homosexualité et la transidentité, qu'elles considèrent comme un péché allant à l'encontre d'un ordre naturel dicté par Dieu. Pour les personnes LGBT+, il est donc capital que la loi civile ne soit pas l'application de la loi religieuse.

  • Les religions hostiles aux droits LGBT, c'est à vos yeux une fatalité ?

Les dirigeants religieux ne peuvent avancer que graduellement. Le pape François avait fait des pas, en appelant à la dépénalisation de l'homosexualité ou à bénir des couples homos… Le pape actuel semble s'inscrire dans la même direction, lorsqu'il autorise un pèlerinage LGBT au Vatican et en recevant une délégation de personnes transgenres. Je suis convaincu que si nous évoluons dans les prochaines décennies, ce sera notamment grâce à une attitude moins hostile des religions.

L'homonationalisme proclame défendre la cause homosexuelle – mais pas celle des personnes transgenres – au nom de la défense d'un mode de vie qui serait menacé par l'extérieur. Mais pour le gouvernement de la République, la seule référence légitime est celle des droits universels : il existe des droits humains fondamentaux – en particulier le droit à la vie privée, de ne pas subir de discrimination, à la liberté d'expression… – qui doivent bénéficier à tous, y compris aux personnes LGBT+. C'est avec cette approche qu'on est fidèle à notre histoire, l'héritage de 1791 qui a abouti à l'abolition du crime de sodomie.

  • Les populismes s'en prennent systématiquement à la justice, or vous rappelez que de nombreux droits ont été acquis grâce à elle, notamment en Amérique latine…

L'idéal des populismes est l'imposition de l'avis majoritaire à la minorité. Il est faux de croire que l'aboutissement de la démocratie, c'est de tordre le bras à la minorité. C'est un équilibre entre le fait majoritaire et la défense des droits des minorités par les contre-pouvoirs. C'est pour cela que les populismes s'en prennent systématiquement à la justice et aux médias, qui représentent les premiers contre-pouvoirs.

  • La justice est-elle suffisamment solide, par exemple en Europe où ses décisions sont régulièrement remises en cause ?

Les personnes LGBT+ ne se rendent pas suffisamment compte de ce qu'elles doivent à la justice européenne. Dans les années 2010, la Cour européenne des droits humains [CEDH] a produit une jurisprudence qui a permis de faire avancer les droits des personnes LGBT+ vers l'inclusion. Aujourd'hui, la Cour de justice de l'Union européenne [CJUE] est un rempart contre des gouvernements qui mènent une politique LGBTphobe. Elle a récemment considéré qu'un mariage entre personnes de même sexe contracté au sein de l'Union européenne devait être reconnu par les autres pays, et doit prochainement rendre une décision concernant la législation anti-LGBT+ en Hongrie.

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Crédit photo : Ludovic Marin/AFP