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histoire"J’ai un fils gay et je l’aime" : Jeanne Manford, mère du mouvement des parents de LGBT

Par Apolline Bazin le 24/12/2023
Jeanne Manford

Il y a 50 ans naissait aux États-Unis PFLAG, association alliée de "parents et amis de lesbiennes et gays". À son initiative, Jeanne Manford, la mère d’un militant gay mort en 1992. Voici son histoire.

En 1972, quand Jeanne Manford défile à la marche des Fiertés de New York, elle est surprise par l'enthousiasme de la foule, qu'elle pense suscitée par le célèbre pédiatre qui marche quelques pas derrière elle. Mais c'est bien à la petite institutrice du Queens que les vivats sont adressés. Ce jour-là, elle défile pour la première fois avec son fils Morty, et porte un panneau avec ce message : "Parents of gays : Unite in support to our children" ("Parents d'homos, unissons-nous pour soutenir nos enfants"). Cette première marche va mener, l’année suivante, à la création de l'association de parents et amis de lesbiennes et gays PFLAG (Parents and Friends of Lesbians And Gays). L'année 2023 marque à la fois les 50 ans de l’organisation américaine et ceux de son équivalent français, Contact.

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Jeanne Manford et son mari, Jules, apprennent l’homosexualité de leur troisième enfant, Morty, en 1968, quand il est outé par son psychiatre. À la grande surprise du jeune homme, ses parents accueillent sereinement la nouvelle. Morty devient rapidement activiste, participe aux émeutes de Stonewall et co-fonde la Gay Activists Alliance (GAA). Régulièrement arrêté pour ses actions militantes, il peut compter sur le soutien de ses parents ; Jeanne collecte même toutes les coupures de presse où il apparaît. Un soir d’avril 1972, elle reçoit un appel de l'hôpital : Morty a été violemment battu lors d’une action. Avec ses camarades de GAA, il s’est rendu au dîner annuel du Inner Circle, prestigieux rendez-vous des médias et officiels de New York, pour y distribuer des tracts d’information contre l’homophobie. Il a été éjecté du bâtiment et passé à tabac par Michael Maye, un boxeur chef du syndicat des pompiers… Révoltée, Jeanne Manford écrit une lettre publique pour dénoncer l’inaction de la police (Maye sera arrêté, puis acquitté). Publié dans le New York Post le 29 avril 1972, son texte marque l’histoire, notamment en raison de cette phrase : "J’ai un fils homosexuel et je l’aime." 

Une maman dans le mouvement de libération gay

"À l’époque, la parole d’une mère de famille qui parle de son fils homosexuel est a priori plus acceptable que l’est la parole du fils homosexuel lui-même", souligne Guillaume Marche, professeur de civilisation américaine à l’Université Paris-Est Créteil, auteur de La militance LGBT aux États-Unis (Presses Universitaires de Lyon). "La parole des personnes LGBT comme audible dans l’espace public, rappelle-t-il, c’est très récent, ça fait à peine 20 ans." La déclaration d’amour publique de Jeanne Manford, et l'écho qu'elle suscite, vont précipiter l’entrée dans l’activisme de la mère de famille.

"La création de PFLAG est un acte de dissidence, à un moment où les «thérapies de conversion» sont couramment utilisées par les familles."

La première réunion de PFLAG – dans une église méthodiste – a lieu en mars 1973, année importante dans le mouvement de libération gay, puisque les militant·es obtiennent à cette époque le retrait de l’homosexualité du manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). Jusque-là cet outil de référence en psychiatrie classait l’homosexualité comme une maladie mentale, et cette pathologisation justifiait nombre de violences et discriminations. Pour autant, le stigmate persiste. Le geste de Jeanne Manford et la création de PFLAG sont donc "un acte de dissidence, à un moment où les «thérapies de conversion» sont couramment utilisées par les familles", analyse Guillaume Marche. C’est aussi en 1973 que naissent des associations de défense des droits LGBT telles que National LGBTQ Task Force et Lambda Legal. "C’est le moment où le mouvement gay entre dans le vif de la lutte contre les discriminations. Tout ça permet de comprendre pourquoi des alliés se joignent à la cause", résume le chercheur.

Contact, la petite sœur française

Des permanences de PFLAG se créent rapidement partout à travers les États-Unis, et des ONG similaires apparaissent dans le monde entier. En France, Contact naît en 1993, en pleine épidémie de sida. Dans ce contexte anxiogène, beaucoup de jeunes homos rassemblés au MAG Jeunes LGBT+ partagent leurs difficultés à faire leur coming out. Des activistes d’Act Up-Paris et du MAG lancent donc une structure dédiée à l’acceptation et au dialogue avec la famille. 

Les groupes de parole sont toujours au cœur de l’action de Contact. "Les bénéfices sont doubles : pour les enfants, ça permet de mieux comprendre les difficultés des parents, et ça aide aussi l’entourage car ça permet aux parents de se rendre compte qu’ils ne sont pas seuls. Ça donne de l’espoir", explique Antony Debard, porte-parole de l'association, qui observe : "C’est parce que la société dysfonctionne que c’est toujours dur de faire son coming out". En parallèle, Contact organise de nombreuses actions de plaidoyer et de sensibilisation dans les collèges et lycées. Certains parents s’engagent ensuite à leur échelle, au travail, dans la vie de l’asso ou pour la marche des Fiertés. Un demi-siècle après la première participation de Jeanne Manford à une Pride, Antony Debard confirme que la visibilité de nos parents en manif fait toujours du bien : "On a beaucoup de retours de personnes LGBT qui trouvent fabuleux de voir des parents avec des pancartes comme «Mon fils est gay, mon gendre aussi, et tout va bien»."

La première réunion de PFLAG comptait 20 personnes. Aujourd'hui, on en compte plus de 200.000 actives sur le seul territoire américain. Jeanne Manford a inspiré des milliers de familles, et révélé d’autres mamans activistes de légende comme Amy Ashworth (co-fondatrice de PFLAG) et plus tard Marie Griffith (dont l’histoire a inspiré le film Prayers for Bobby avec Sigourney Weaver). Son fils Morty est mort en 1992 de complications liées au VIH, à l’âge de 41 ans. Malade, il est revenu habiter chez sa mère qui a pris soin de lui jusqu’à la fin. Quatre mois après son décès, elle est allée manifester à Washington contre l’inaction de l’État. Jeanne Manford est morte en 2013 à l’âge de 92 ans, laissant derrière elle des espaces précieux pour les LGBT et leurs familles. 

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Crédit photo : PFLAG