[Article à retrouver dans le magazine têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] Grâce à l’évolution des traitements et de la prévention du VIH (TasP, PrEP…), la sexualité gay peut enfin se réapproprier le sperme, ce précieux fluide qui a cristallisé toutes les peurs depuis le début de l'épidémie de sida.
1995, pic de l’hécatombe provoquée dans la communauté gay par l’épidémie de sida. Le sperme fait peur, on ne se pénètre plus que bien emballés. Quand on ose, on se contente de jouir sur des torses. Dans les capitales européennes se développent des soirées branlette entre potes, sans pénétration ni fellation. On met du jus plein les murs et les fauteuils, mais surtout pas dans un corps.
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Pourtant, vingt ans plus tôt, la communauté gay embrassait la libération sexuelle à pleine bouche. Dans un contexte de rébellion, les tabous commençaient à tomber et les pratiques à se libérer. Les glory holes et les zones de cruising sont alors en pleine effervescence : le sexe est une fête autant qu’une revendication. On veut "jouir sans entrave", au sens propre comme au figuré, et le sperme est un jeu, un outil, un symbole revendiqué de l’affirmation gay.
Du jus, des poils et des tattoos
L’arrivée du sida, au début des années 80, vient rebattre les cartes et vide le slogan libertaire de toute semence et de son sens. Au début de l’épidémie, alors que l’on s’inquiète encore de savoir si l’on peut s’embrasser sans crainte, éjaculer dans l’autre devient un interdit plus ou moins conscient. Pour le philosophe et théoricien Tim Dean, auteur d’un livre sur la sous-culture du barebacking, c’est-à-dire de la baise sans capote (Unlimited Intimacy: Reflections on the Subculture of Barebacking), le sperme conserve toutefois une symbolique puissante : il cimente concrètement les corps entre eux et unit "les hommes dans la mesure où cette matière tangible laisse une trace invisible, le virus".
Ce risque en partage forge alors aussi un lien communautaire, et le sperme est la matière qui l’incarne. Marc, contaminé par le VIH au début des années 90 à l’âge de 20 ans, se souvient de cette époque ambivalente : "Je ne voyais pas le sperme comme quelque chose de dangereux. J’avais une sexualité sans fétichisation particulière des fluides et pour moi, le sperme en était une composante non essentielle." Boris, Hyérois de 50 ans, se remémore quant à lui de ces années vécues "dans la peur", et en conserve aujourd’hui un traumatisme. Au point que, même avec une capote, il peine toujours à éjaculer dans son partenaire régulier : "Il m’arrive de le faire parfois sur son dos, mais jamais dans la bouche ni les fesses."
Au début des années 90, après une vague de contaminations parmi les acteurs porno, l’ensemble de la production passe au sexe sans risque (safe sex). C’est le moment d’une convergence inattendue entre l’univers de la pornographie et celui de la santé sexuelle, la première devenant un outil de prévention tandis que la seconde lui emprunte ses codes pour faire passer ses messages. Le sociologue de la santé Gabriel Girard rappelle ainsi l’exemple de la campagne-choc d’Act Up en 1999 : la photo en gros plan d’une main tenant un sexe veineux en pleine pénétration anale, sans préservatif, et cette question : "Baiser sans capote, ça vous fait jouir ?" Effet recherché : "Tout le monde avait envie de répondre ‘oui’ ! Au moins, ça permettait de lancer le débat. Cette question du plaisir sans entrave se posait constamment."
Faire du sale
Les premiers à briser ces nouvelles chaînes sont des hommes séropositifs qui abandonnent la capote entre eux. "L’émergence du bareback est un tournant majeur, pointe le sociologue Florian Vörös, spécialiste des questions de masculinité. Avec une esthétique posée par le studio Treasure Island, qui imposait la pénétration anale ‘à cru’ et la monstration du sperme." Dans les vidéos, les barebackers n’aiment pas que le jus. Ils ont des poils, des tatouages, des piercings, des urinoirs humains et des poings qui pénètrent loin. "Cette esthétique va au-delà du sexe sans préservatif. Elle développe une érotisation d’un sperme virilisé à travers tout l’imaginaire de la semence et des détournements queers de l’imaginaire de la procréation", reprend le chercheur. Alors on "remplit", on "tasse", on "féconde"… Dans ce contexte où le bareback est vu comme une déviance, les velléités de censure ne font que renforcer son pouvoir d’attraction.
À la fin des années 90, la culture porno envahit rapidement l’internet naissant, et les grandes productions recommencent peu à peu à lâcher la capote. Entretemps sont arrivées les trithérapies, et avec elles un espoir réel de vivre avec le virus. La commu flotte alors dans un entre-deux, tétanisée par le souvenir des années de cendre tout en rêvant très fort de hurler à nouveau : "Ça va gicler !" Gabriel Girard, qui a étudié le débat sur le bareback, se souvient : "Pour les acteurs de santé publique, l’enjeu était de rappeler une norme préventive avec un sous-texte hérité des années 80-90 : sperme égale danger."
Marc, séropositif, s’installe dans la capitale à cette époque, et découvre avec Act Up le débat qui écartèle le Paris gay autour de la capote. Didier Lestrade, cofondateur de l’association, incarne la ligne safe sex, qualifiant de "criminel" le comportement des barebackers. En face, l’écrivain Guillaume Dustan fait, au contraire, du bareback un symbole de résistance à la normativité sociale et sanitaire, voire un outil d’émancipation homosexuelle, et en appelle ouvertement à la liberté et à la responsabilité individuelle. Dans les pages de têtu· ou sur le plateau de Thierry Ardisson, chacun vient défendre sa vision et taper du poing sur la table. La fracture est consommée, il faut choisir entre deux camps qui s’affrontent à la vie, à la mort. "Dustan était ma nemesis, mon ennemi principal", écrit Didier Lestrade dans ses Mémoires (Stock) publiés en 2024, confessant avoir exulté en apprenant la mort de l’écrivain, en 2005, à même pas 40 ans : "J’ai fait une poker face mais à l’intérieur j’ai fait un ‘Yes !!!’ de victoire, comme si son décès était la preuve de mon discours sur le besoin de se protéger. Le bareback, la drogue, le sexe crade et le succès d’édition l’avaient tué, alors que moi, le séropo de longue date étais toujours vivant. (…) La mort de Dustan était mon doigt levé face à tous ceux qui l’avaient défendu."
Liberté chérie
"Les hommes gays attirés par cette esthétique que j’ai rencontrés n’ont pas arrêté de regarder du porno bareback ou de le pratiquer, relate de son côté Florian Vörös, mais ils ont arrêté d’en parler. C’était un fantasme très présent, mais politiquement incorrect." Beaucoup limitent à l’écran l’autorisation à une sexualité sans limites, débarrassée de l’anxiété du VIH : "La masturbation pornographique est investie comme un espace de lâcher-prise, par contraste à la sexualité interpersonnelle." Dans l’industrie du porno, où le bareback a réintégré les catalogues, des productions comme Éric Vidéos ou Citébeur reprennent cet imaginaire avec une esthétique caméra au poing qui se veut réaliste. "Il y a alors l’envie de montrer du 'vrai sexe' avec des 'vrais mecs', en opposition avec le porno des années 90, perçu comme léché et aseptisé. C’est plus viril et plus sale, donc perçu comme plus authentique. Et dans ce récit, le sperme est un signifiant central, car l’érotisation de la virilité passe beaucoup par les fluides", analyse Florian Vörös. Tout change à la fin des années 2010 avec l’arrivée de la PrEP, qui permet de prévenir l’infection au VIH, et du TasP (le traitement en tant que prévention) qui rend la charge virale indétectable et le virus intransmissible ("i = i"). Les personnes séropositives sous traitement peuvent enfin jouir sans entraves et se réapproprier leur sperme, quand les autres ont la possibilité de prendre en charge leur propre protection.
À partir de 2015, Pierre, DRH de 52 ans, rouvre les vannes. "Plus ça allait, et plus je me suis mis à fantasmer sur des jeux avec du sperme, témoigne-t-il. Comme un changement mental, une envie de me libérer. Et le sperme, c’est le symbole de l’abandon." Gabriel Girard résume : "Avec la PrEP, enfin un outil permettait de retrouver une sexualité sans culpabilité, d’aller au bout de certains fantasmes ou pratiques sans conséquences infectieuses." Sur les applis, "À remplir" ou "Fécondeur" deviennent des pseudos banals. Tim Dean relie l’avant et l’après : "Les premières années d’internet et du porno bareback ont créé une esthétique avec une très forte visibilité du sperme qui perdure aujourd’hui. Cette fétichisation très minutieuse et focalisée, c’est un après-VIH grâce aux avancées médicales. Mais l’aspect subversif du sperme demeure, et des pratiques auparavant interdites par la crise sida sont devenues populaires justement parce qu’elles continuent d’apparaître transgressives."
Aujourd’hui, Pierre n’imagine plus un plan sans que son partenaire n’éjacule en lui. "C’est devenu un plaisir recherché, sans quoi je suis frustré", reconnaît-il. Marc, lui, a assisté sur les applis de rencontres gays au développement d’un vocabulaire jusque-là réservé au porno : "Bukkake, gangbang, abattage, cuve à jus… Et dire qu’en 1990, tu n’aurais jamais joui sans prévenir !" Quant à Kévin, 37 ans, après une vie sexuelle démarrée sous latex, apprend à érotiser à nouveau les fluides : "Le sperme devient un outil de plaisir, je peux kiffer bien plus qu’avant, comme si je rattrapais les fantasmes non satisfaits de ma jeunesse." Selon Tim Dean, le sexe sans préservatif est redevenu une norme parmi les hommes gays, comme c’était le cas dans les années 70. "Pourtant, explique le philosophe, la mémoire des risques n’a pas complètement disparu. Nous ne sommes pas ‘revenus’ aux 70’s, mais je dirais que les souvenirs sont passés au second plan." En trente ans, beaucoup de sperme a coulé sous les ponts.
Crédits photo : Julian Merlo
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