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pop cultureMylène Farmer : qui sont ses fans ? Extraits d'un livre sur le sujet

Par têtu· le 19/01/2024
Mylène Farmer annule ses concerts au Stade de France de Saint-Denis

Le sociologue du genre Arnaud Alessandrin et la chercheure en anthropologie de la communication Marielle Toulze, publient Sociologie de Mylène Farmer, un livre érudit qui se penche sur notre phénomène préféré de la pop culture française depuis 40 ans. Extraits.

Disons-le d’emblée : Mylène Farmer n’est pas l’artiste qui a le plus inspiré les sciences humaines et sociales. Peut-être par mépris, on considère d’ailleurs encore trop souvent que la pop culture reste un objet "futile", pas assez noble pour des recherches académiques.

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Le questionnaire déployé cumule 1.056 réponses, récoltées dans différents lieux : des forums, des sites spécialisés, sur le réseau social X avec l’utilisation de hashtags particuliers (#Mylènefarmer, par exemple). Lors de la tournée, dans la file d’attente des concerts, nous avons proposé aux fans de renseigner le questionnaire grâce à un code QR. Très naturellement, nous avons d’abord touché des fans. Quelques autres ont toutefois répondu à l’enquête sans s’autoqualifier de "fan", mais plutôt de pratiquant·es ("Je ne suis pas fan, mais je l’écoute, oui" ; "J’apprécie beaucoup ce qu’elle fait, mais on ne peut pas dire que je sois réellement fan").

Fans gays vs fans hétéros

Le sex-ratio des répondant·es est paritaire et 4 % des personnes interrogées se déclarent d’un autre genre. Du côté de l’identité sexuelle, la proportion de fans se déclarant homosexuel·les est similaire à celle des fans se déclarant hétérosexuel·les. S’ajoute à cela 10 % des répondant·es s’identifiant comme pansexuel·les, bisexuel·les ou asexuel·les. Rappelons que les enquêtes les plus récentes sur la sexualité des Français relèvent que moins de 10 % de la population s’identifie comme appartenant à une minorité sexuelle ou de genre. Or, dans cette recherche, ils et elles sont majoritaires. La variété des lieux de recrutement (physiques et numériques) nous indique que la fan-base de la chanteuse n’est pas représentative de la population française en ce sens qu’elle s’adresse bel et bien à un public particulier vis-à-vis duquel elle sait partager des codes esthétiques, sémantiques, mais aussi certaines prises de position politiques.

Plus encore, les tranches d’âges des répondantes et des répondants nous permettent également de saisir le profil des fans de la chanteuse et l’évolution sociodémographique de cette population à travers les décennies. On observe que les fans de Mylène Farmer vieillissent avec la chanteuse et que son public s’est renouvelé à la marge.

Farmer, féminité et masculinité

En comparant les réponses laissées par les hommes et les femmes fans de Mylène, nous pouvons appréhender ce que la socialisation genrée fait aux « goûts » musicaux et, corrélativement, ce que ces "goûts" musicaux font aux expériences de genre. Plus loin, nous interrogerons cette dimension en retour : qu’est-ce que Mylène fait du féminisme et des questions LGBTQI+ et qu’est-ce que ses fans font de ses prises de position (souvent timides) ? Nous reviendrons sur ces questions plus tard. Pour l’instant, focalisons-nous sur les nuances genrées que permettent de voir différemment les réponses des fans.

Nous avons comparé quelques réponses d’hommes et de femmes fans de Mylène pour observer ce qui est commun et dissemblant dans leurs réponses. Comme pour les questions d’âges, le top 5 des chansons des fans ne change pas, quel que soit le genre des répondant·es, avec, dans l’ordre, "Désenchantée" (1991), "Je te rends ton amour" (1999), "Innamoramento" (2000), "California" (1996) et "Sans contrefaçon" (1987). C’est dans la suite du classement que, là encore, des éléments de différenciation apparaissent. Les hommes citeront plus "Comme j’ai mal" (1996), "Optimistique-moi" (2000), "Sans logique" (1988) ou le titre très peu connu "Allan" (1989). Des chansons très farmeriennes dans leur univers thématique (présence du père, mort, spleen…), dans leurs structures et leurs esthétiques. Du côté des femmes, des titres comme "Regrets" (1991), "Rêver" (1996) ou "Je te dis tout" (2013) font leur apparition, alors qu’ils restent très peu voire pas du tout cités par les hommes. Des ballades sont donc mises en avant par les femmes, ce qui interroge du point de vue de la socialisation de genre et de la réception de l’œuvre de l’artiste qui en découle.

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Nuages de mots des chansons préférées citées par les hommes (en haut) et les femmes (en bas) fans de Mylène Farmer.

Il ne faudrait pas en déduire simplement que les femmes aiment plus les slows et les chansons up tempo car c’est dans leur "nature", mais plus probablement que des effets de socialisation se logent dans ce qui pourrait naïvement apparaître comme des "choix" purs et parfaits. Ces éléments d’écarts genrés à la moyenne se retrouvent également lorsqu’on interroge les fans sur les "périodes" et leurs tournées préférées.

Les fans ont-ils ou ont-elles construit leurs masculinités et leurs féminités grâce à la chanteuse ? Certains témoignages laissés à la suite du questionnaire donnent à penser que Mylène Farmer fut, pour certains et certaines, un élément d’identification genrée important. Du côté des femmes tout d’abord, le miroir de la féminité de Mylène apparaît dans certains récits :

"Je me suis teinte en rousse comme Mylène (et ça a plu à mon mari qui trouve Mylène très belle également)."

"Quand j’étais adolescente, s’habiller comme Mylène c’était être à la mode et en même temps être un peu spéciale quand même. Moi qui n’avais pas beaucoup d’amies, ça m’allait bien de pouvoir partager deux ou trois choses avec les copines de ma classe tout en pouvant m’isoler quand je le voulais."

"Elle est très belle. J’ai longtemps voulu lui ressembler."

Du côté des hommes (gays), la masculinité alternative de l’homosexualité semble (dans les années 1980-2000 tout du moins) se loger dans les plis de l’imaginaire de la chanteuse et profiter de son œuvre pour bâtir et favoriser des sociabilités.

"Dans les années 1980 tu disais que tu étais fan de Mylène Farmer, tu n’avais plus besoin de dire que tu étais gay."

"Les forums de fans de Mylène ou les magazines qui pouvaient exister sur elle, c’étaient un peu des sites de rencontre tu vois. On pouvait échanger, déposer des annonces. Y’avait pas les applis comme aujourd’hui alors c’était super rassurant quelque part de pouvoir rencontrer des fans comme soi."

Mylène, chanteuse populaire ?

Une dernière inscription sociodémographique semble faire osciller la moyenne des réponses en fonction de leurs (non-)appartenances : il s’agit de la classe sociale des fans. Parmi nos répondant·es, les "classes populaires" (ouvrier·ères, employé·es, agriculteurices et personnes à la recherche d’un emploi), et les "classes supérieures" (cadres, professions intellectuelles supérieures) témoignent elles aussi de rapports légèrement différents à l’artiste. Ce rapport qu’entretiennent la culture et la classe sociale renvoie à une multitude de travaux sociologiques qui tendent à distinguer, voire à opposer, les deux modes culturels des classes populaires et supérieures. En réalité, le fait que nous n’interrogeons que des fans modifie un peu la donne, car il semble exister quelque chose d’aussi important que la classe dans le fait de se rassembler autour d’un ou d’une artiste. La socialisation de classe se jumelle alors avec la socialisation comme fan, et des similitudes apparaissent entre les origines sociales. C’est alors que, à l’image de la comparaison par âge ou par sexe, on retrouve les mêmes chansons parmi les "préférées" des fans, qu’ils soient cadres ou ouvriers.

Mais regardons de plus près où se logent les différences. Du côté des catégories populaires, on voit apparaître des chansons issues, par exemple, de son dernier album ("L’Emprise" ou "Bouteille à la mer", notamment). Des singles que l’on retrouve peu ou pas dans les autres catégories sociales interrogées. Mais surtout, les duos de la chanteuse ressortent. "Regrets" (1991), "Les Mots" (2001) ou "Stolen Car" (2015), intègrent les 10 chansons les plus citées par les fans ouvriers, employés ou artisans.

Du côté des répondant·es cadres ou professions intellectuelles supérieures, le classement laisse apparaître de nombreuses chansons qui ne sont pas sorties en singles ou bien des singles moins radiophoniques que ceux précédemment cités. "L’Âme dans l’eau" (2021), "Allan" (1990), "À quoi je sers ?" (1989) font alors leur apparition dans les réponses.

D’autres chansons mises en avant par cette catégorie de fans n’ont jamais été extraites des albums. "L’Horloge" (1987) ou bien "Si vieillir m’était conté" (1999) démontrent que cette strate de répondant·e·s entretient avec elles un rapport singulier, notamment aux paroles. Pour ces répondant·es il n’est pas besoin d’une sortie physique de l’œuvre pour pouvoir la qualifier comme "une de ses chansons préférées". Enfin, on retrouve aussi des réponses qui renvoient à des chansons du dernier album, mais les choix réalisés par les fans ouvriers ou employés disparaissent au bénéfice de chansons comme "Que je devienne". À l’instar des questions de genre, nous n’en concluons aucunement qu’il s’agit là de "choix" ou de "goût" individuels et que la distribution statistique relève du hasard. Là encore, les effets de socialisation semblent avoir interféré avec le classement des préférences.

>> Sociologie de Mylène Farmer, éd. Double ponctuation, 16 €

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Crédit illustration : Instagram @mylene.farmer.official