sportCoupe du monde de foot : où sont les gays ?

Par Marine Pattyn le 11/06/2026

Une génération après le premier coming out gay de l'histoire du football, aucun joueur du Mondial 2026 n'est ouvertement gay. De Justin Fashanu à Josh Cavallo, retour sur trois décennies de visibilité laborieuse dans le foot masculin.

Statistiquement, c'est impossible. Parmi les 1.248 joueurs qui disputent la Coupe du monde 2026 de football, organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, plusieurs dizaines sont probablement gays ou bisexuels. Pourtant, aucun ne l'est publiquement.

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Trente-six ans après le coming out de Justin Fashanu, premier footballeur professionnel à avoir révélé son homosexualité, le football masculin continue d'entretenir un étrange paradoxe. Les campagnes contre l'homophobie se multiplient, les fédérations affichent leur soutien à la diversité, les brassards arc-en-ciel provoquent des polémiques internationales, mais les joueurs gays demeurent presque invisibles au plus haut niveau. Retour sur trente-six ans de visibilité contrariée dans le sport le plus populaire du monde.

Justin Fashanu, à jamais le premier 

C’est le 22 octobre 1990 qu’on entend pour la première fois parler d’homosexualité dans le football professionnel masculin. Justin Fashanu, joueur noir britannique passé par West Ham ou Manchester City, fait son coming out en une du tabloïd The Sun, qui titre : "£1 m Football Star : I AM GAY". À 29 ans, Fashanu devient le tout premier footballeur out de l’histoire, et ce courage lui coûtera très cher. Les supporters doublent leurs habituelles injures racistes d’insultes homophobes, le manager de son club le traite de “putain de tapette” et même le frère du joueur, John, le rejette publiquement, déclarant au journal afro-caribéen The Voice : “Mon frère gay est un paria.” Justin Fashanu se suicidera huit ans plus tard, en 1998.

La violence du rejet subi par le pionnier britannique n’incite pas d’autres joueurs à l’imiter, bien au contraire : elle les avertit implicitement des conséquences potentielles. Il faudra attendre presque deux décennies pour voir un autre joueur révéler publiquement son homosexualité. Et c’est en France que cela arrive : plus de vingt ans après la fin de sa carrière à l’Olympique lyonnais (OL), Olivier Rouyer fait son coming out en 2008 dans le journal sportif L’Equipe. “Je vivais ma vie d’homme gay donc il était temps d’en parler et je me demande d’ailleurs pourquoi je ne l’ai pas fait avant. Si je craignais pour ma carrière ? Oui, et c’est pour ça qu’on triche”, confiera dix ans plus tard, dans So Foot, celui qui reste à ce jour le seul (ex-)footballeur français out.

Les premiers coming out… hors du terrain

Dans les années 2010, les premières actions de la lutte contre l’homophobie dans le foot voient le jour. En 2008, dix ans après le suicide de Justin Fashanu, l’association “Justin campaign” est créée en ce sens au Royaume-Uni. Dans la foulée, le collectif lance “Football v homophobia”, première campagne structurée de lutte contre l’homophobie, qui prend en février 2013 la forme d’un mois dédié. Peu à peu, les plus grands clubs d’Angleterre s’inscrivent à ce Month of Action : Arsenal, Chelsea, Liverpool, Manchester City, Manchester United…

Dans la même période, quelques footballeurs homos commencent à se rendre visibles. Mais comme Olivier Rouyer, ils attendent d’avoir raccroché les crampons pour s’assumer publiquement sans nuire à leur carrière. Les joueurs américains David Testo et Robbie Rogers, qui ont évolué en Major Soccer League (MLS), le meilleur championnat états-unien, font leur coming out respectivement en 2011 et en 2013, une fois leur retraite sportive annoncée. David Testo en parle : "Je regrette d’avoir attendu aussi longtemps avant de faire mon coming out. Ne pas dévoiler un tel secret coûte de l’énergie. J’ai remporté le titre de MVP en 2009 [meilleur joueur de la deuxième division américaine, ndlr] et je n’ai même pas pu remercier la personne la plus importante de ma vie."

“Faire mon coming out en cours de carrière m’aurait peu-être brisé.”

Thomas Hitzlsperger aussi a attendu de faire ses adieux au ballon rond pour révéler publiquement son homosexualité, en 2014. Le joueur allemand a évolué dans de grandes équipes européennes (Lazio de Rome, West Ham, Everton) et a disputé 52 matchs avec sa formation nationale. "Faire mon coming out en cours de carrière m’aurait peut-être brisé, explique-t-il à So Foot dix ans plus tard, en 2024. Et je ne voulais pas qu’on me voie comme ça, car on aurait immédiatement fait un parallèle entre mon niveau sur le terrain et l’homosexualité."

À la fin des années 2010, on assiste à des sorties du placard en pleine carrière, mais de joueurs évoluant dans des ligues mineures ou des championnats semi-professionnels. En 2015, le Sud-africain Phuti Lekoloane devient le premier footballeur masculin ouvertement gay d’Afrique. L’Américain Collin Martin fait son coming out en 2018 à l’occasion de la Pride Night, et affirme n’avoir reçu “que de la gentillesse et de la tolérance au sein de la Major League Soccer.” En 2019, Andy Brennan devient le premier footballeur du Championnat australien à faire son coming out. "Cela m'a pris des années pour être à l'aise de dire ça : je suis gay", déclare-t-il dans un post Instagram. Les lignes seraient-elles enfin en train de bouger ?

De Josh Cavallo à Jakub Jankto

En parallèle, des initiatives continuent d’émerger sur le plan de la lutte contre l’homophobie. Parmi elles, les Rainbow Laces. Stonewall, une organisation britannique de lutte pour les droits LGBT+ envoie en 2013 des lacets aux couleurs de l’arc-en-ciel à tous clubs de Premier League (le championnat anglais). Après un démarrage difficile, les plus gros clubs anglais jouent le jeu, et ces lacets deviennent un symbole entre 2014 et 2017. De grands noms, comme Olivier Giroud, s’en emparent. L’attaquant de l'équipe de France s’engage en adoptant ces lacets, mais aussi en devenant le premier footballeur en activité à accepter de faire la une de têtu·. “Je n’ai pas de tabou, déclare-t-il dans nos colonnes. Si je peux participer à changer les regards et les mentalités, j’en serais ravi.”. Un an plus tôt, David Ginola, à la retraite depuis 2002, avait lui aussi fait la une du magazine, clamant : “Je serai aux côtés des joueurs faisant leur coming out”. Les premiers alliés de poids se font entendre.

En France, il faut attendre 2019 pour que la Ligue de Football Professionnel (LFP) commence à se réveiller. À l'occasion de la journée mondiale de lutte contre l’homophobie du 17 mai, l’instance annonce que "les capitaines, les coaches, les délégués de match, les arbitres seront invités à porter un brassard aux couleurs de l'arc-en-ciel". Un plan accompagné par des affichages en début de match : “Homos ou hétéros, on porte tous le même maillot”. La même année, Antoine Griezmann, chouchou de l’Équipe de France, fait à son tour de faire la une de têtu· pour porter ce message : “L’homophobie dans le foot, ça suffit.” L’impact est retentissant : c’est la première fois qu’un joueur de cette ampleur s’affiche comme un allié.

"Cacher qui je suis pour pouvoir suivre ce rêve d'enfant."

"Je suis Josh Cavallo, je suis un footballeur et fier d'être gay." En 2021, le footballeur australien d’Adélaïde United devient le premier joueur de première division à faire son coming out en pleine carrière. Dans une vidéo publiée sur Instagram, Josh Cavallo explique : "En grandissant, j'ai toujours ressenti le besoin de me cacher parce que j'avais honte. Honte de ne pas pouvoir faire ce que j'aime et être gay. Cacher qui je suis pour pouvoir suivre ce rêve d'enfant." Encouragé par cet exemple, Jake Daniels, un joueur anglais de seulement 17 ans évoluant en deuxième division, fait son coming out l'année suivante. Dans un communiqué publié par son club de Blackpool, il écrit : “Hors du terrain, j'ai caché le vrai moi et qui je suis vraiment. J'ai su toute ma vie que je suis gay, et je sens maintenant que je suis prêt à sortir et à être moi-même.

En 2023, le Tchèque de 27 ans Jakub Jankto devient le premier joueur évoluant dans une équipe nationale à faire son coming out. "Je veux aussi vivre ma vie en toute liberté, clame-t-il. Sans peur. Sans préjugés. Sans violence. Mais avec amour. Je suis homosexuel et je ne veux plus me cacher". Il prendra sa retraite en 2025, à la suite d’une blessure en 2025.

LFP, UEFA, Fifa…

Encore aujourd’hui, aucun coming out n'a jamais été fait par un joueur en activité dans un des cinq grands championnats européens (France, Espagne, Angleterre, Italie, Allemagne). Et les reculs sont encore possibles, tant les instances officielles du football masculin sont passées maîtres dans l’art du Trois pas en avant, Trois pas en arrière

Lors de l’Euro 2021, la ville de Munich, en Bavière, souhaite illuminer son stade aux couleurs du drapeau LGBT à l'occasion du match Allemagne-Hongrie, en réaction à la loi hongroise homophobe qui vient d’être adoptée. Mais l’UEFA refuse. Pour se justifier, l’instance patauge, assurant partager les valeurs promues par l’initiative mais affirmant qu’en tant qu’"organisation politiquement et religieusement neutre", elle ne peut véhiculer un message visant spécifiquement un État. En 2022, lors de la Coupe du monde au Qatar, sept équipes européennes réclament le droit de porter un brassard “One Love” aux couleurs de l’arc-en-ciel. Cette fois, c’est la FIFA qui refuse. C’est toutefois la première fois que le sujet se hisse dans les débats autour du Mondial. En mars 2026, la Ligue française de football professionnel (LFP) renonce, après plusieurs années de polémiques récurrentes, à faire figurer les couleurs arc-en-ciel sur les maillots, ou même sur un simple sigle, lors de la journée de lutte contre l’homophobie.

Pendant ce temps, le football féminin de haut niveau, où une certaine Marinette Pichon a ouvert la voie, a produit des modèles de premier plan comme Megan Rapinoe, figure de proue de la sélection américaine. Comme quoi, le problème n'a jamais été le foot. Le football masculin, lui, a appris à vivre avec l'idée que des joueurs gays existent. Il a produit des campagnes, des alliés, des symboles et des débats, mais toujours pas ce qui manque le plus : un seul joueur ouvertement gay sur la pelouse d’une Coupe du monde. Trente-six ans après Justin Fashanu, c’est le véritable score de la visibilité.

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Crédit photo : Anke Waelischmiller / Sven Simon / dpa via AFP