Abo

livreTrois premiers romans inspirés du vécu de leurs autrices trans

Par Stéphanie Gatignol le 16/02/2024
Les couvertures de trois romans sur la transidentité

Rien ne vaut les livres pour s'émanciper ! Alors têtu· a sélectionné pour vous trois premiers romans nourris de l'expérience de leurs autrices trans, Imogen Binnie, Alana S. Portero et Torrey Peters, qui allient maîtrise du sujet et plume alerte. 

Ode littéraire à la famille choisie

À San Blas, quartier populaire de Madrid construit par les franquistes des années 1950 et miné, depuis, par la came, les mères rêvent d’un fils torero qui leur achète un pavillon – comme El Cordobés l’a fait pour la sienne – et il semble tout naturel aux adultes de se demander s’il est "pire d’avoir un fils drogué ou pédé". Alors, quand on est une fillette qui se planque derrière un masque de petit garçon sympathique et dodu, on ne sent pas franchement encouragée à sortir du placard…

Madrilène née en 1978 dans une famille ouvrière, l’écrivaine Alana S. Portero est entrée dans l’arène de la littérature avec ce récit d’apprentissage écrit à la première personne. Sa narratrice, qu’elle ne prénomme pas, sait, dès l’âge tendre, qu’elle n’habite pas le bon corps, mais ses appels lancés avec l’espoir que quelqu’un les déchiffre restent lettre morte. Et puis il y la honte, la terreur du rejet, de perdre l’amour des siens si elle n’est pas le "p’tit mec" qu’on attend d’elle. Fuyant la prison des jeux de cache-cache, l’enfant tente, en grandissant, d’exister enfin. Mais son sixième sens trans l’avait pressenti : tout sera compliqué. Le frisson d’une première histoire d’amour est pollué par la peur de se faire surprendre ; la sexualité acculée à la clandestinité, aux halls d’immeuble, aux coins de rue dérobés, et la suite à l’avenant : chaque bouffée d’air se solde par une asphyxie, chaque échappée vers la liberté par une rechute brutale… jusqu’à ce passage à tabac dont d’autres n’auraient pas pu se relever.

Mais, heureusement, il y a l’autre famille, la famille choisie à laquelle La Mauvaise Habitude est aussi une déclaration d’amour et de reconnaissance. Une célébration adressée à toutes celles, vivantes ou mortes, qui font la courte échelle à leurs cadettes en les entourant de leur courage puissant ou de leurs bras de fantômes, ce panthéon de déesses dont l’amour-propre, la fierté, la dignité ont bravé la froideur des non-dits, les regards banderilles, les humiliations minables et autres tentatives de mise à mort. Tout comme, en couverture du livre, ce flamboyant torero aux lèvres rouges et paupières fardées défie crânement les carcans de la société patriarcale espagnole.

>> La Mauvaise Habitude, d’Alana S. Portero (Flammarion)

À lire aussi : L'émergence d'un nouveau roman queer

Le témoignage d’une grande sœur trans

Maria parle beaucoup, mais en un long monologue intérieur. Avec Stéph, c’est plutôt silence radio et leur couple de femmes trans est "grave dans le flou" parce qu’à 29 ans, Maria est incapable d’abandonner son armure d’autoprotection. Quatre ans auparavant, la jeune libraire de Manhattan a changé de nom et s’est mise sous hormones. Une transition libératoire mais qui n’a pas tout réglé, loin de là. Alors, pour tenter de débroussailler le "merdier" qu’elle a dans la tête, la citadine prend la tangente dans la bagnole de son ex.

Comme son héroïne, Nevada a fait du chemin. Publié en 2013 chez un petit éditeur militant de Brooklyn puis réédité par une maison grand public, ce premier roman d’Imogen Binnie (traduit en 2023 chez Gallimard) a été salué comme un livre pionnier aux États-Unis : jamais une fiction en prose n’avait évoqué le quotidien d’une femme trans avec un tel réalisme. L’autrice a choisi, pour cela, d’investir un genre cher à la littérature américaine : le road trip, qu’elle revisite à sa sauce puisqu’elle retrace surtout un cheminement intérieur et… toute la route qu’il reste à faire.

Écrit pied au plancher dans une langue très orale, frontale, Nevada est un peu le témoignage d’une grande sœur pour ses pair·es. Ce n’est, d’ailleurs, pas un hasard si la route de l’héroïne croise celle de James, ce jeune homme paumé qui rêve d’une armoire de robes et la renvoie à ce qu’elle était dix ans auparavant. Il parlera aussi à tous ceux qui veulent bien essayer d’exaucer son rêve : "Comprendre sans qu’elle ait à leur expliquer" ce que peut être la psyché d’une femme trans.

Parvenue à une étape de sa vie où elle sait s’occuper d’elle physiquement mais toujours pas psychologiquement, la routarde évoque la transition comme un col de montagne. L’atteindre exige une volonté de fer et ne procure qu’une euphorie de courte durée, car elle n’est que le point de départ d’autres sinuosités. Raser chaque matin cette barbe à éclipser, s’injecter toutes les deux semaines ces doses d’œstrogène, toutes ces éreintantes piqûres de rappel quand son cerveau n’aspire qu’à "vingt minutes où [elle] ne pense pas au fait d’être trans". Le texte laisse entrevoir l’épuisement, jamais la résignation, et bataille avec rage sur tous les fronts : coût de la réassignation (qui prive Maria d’envisager une chirurgie du bas), stigmatisation au sein même de la communauté queer… Entre esprit cogneur et finesse à panser les plaies, Nevada ne laisse personne au bord de la route. Et même si l’aventure de Maria ne dit pas si elle a pu se perdre ou se retrouver, chacun l’aura compris : la route est longue.

>> Nevada, d’Imogen Binnie (Gallimard)

À lire aussi : Zeyn Joukhadar : "Je suis parti à la recherche du divin au sein de ma propre expérience trans"

La parenté en détransition

Il faut être gonflé pour oser empoigner, dans un premier roman, deux thèmes aussi casse-gueule que la détransition ou la maternité trans, et sans doute un peu dingue pour les traiter façon soap opera. Mais Torrey Peters n’est, d’évidence, pas du genre timoré. Son point de départ, l’une de ses trois protagonistes le résume comme "le plan le plus barré qui soit"… Amy et Reese formaient, autrefois, un couple de femmes trans. Après leur rupture, Amy a détransitionné, pris le nom d'Ames et a rencontré Katrina. Mais lorsque cette trentenaire divorcée lui annonce qu’elle est enceinte de lui, Ames, qui se croyait définitivement stérile après des années sous hormones, prend un coup de massue sur la tête. Impossible pour lui de s’imaginer avec un bébé sauf… si Reese, qui en a toujours rêvé, accepte de s’impliquer dans une coparentalité.

Comme Ames, le lecteur devra un peu s’accrocher pour ne pas se faire larguer, mais le jeu en vaut la chandelle. En plaçant ses trois protagonistes dans l’obligation d’essayer de comprendre ce qu’ils veulent et ce qui les rendrait heureux (problématiques somme toute universelles), Torrey Peters questionne le genre et la parentalité avec une complexité et une ironie diablement (dé)culottées. Et si elle affiche une volonté manifeste de ne pas laisser la figure du détransitionneur rester l’otage des discours anti-trans, elle a l’intelligence de réserver le même traitement à chaque membre du trio. Pétris de faiblesses, de contradictions et d'égarements, Ames, Reese et Katrina sont abordés sans jugement, ni ménagement, mais investis, à parts égales, de la possibilité de faire entendre leurs arguments. L’autrice n’a pas la solution ultime à leurs dilemmes, sa chute l'atteste. Tout reste à inventer, mais c’est bien là que réside la puissance de ce pavé dans la mère : ouvrir à ses protagonistes, comme à ses lecteurs, de vastes champs de réflexion.

>> Detransition, baby, de Torrey Peters (Libertalia) 

À lire aussi : Science-fiction : Sabrina Calvo, l'imaginaire queer contre la mythologie d'extrême droite